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20 septembre 2012 / C. Mandal

La Russie de Tolstoï, l’Inde d’aujourd’hui

Durant la lecture d’Anna Karénine de Tolstoï, qui se déroule dans une Russie qui m’est spatialement et temporellement tout à fait étrangère, je me suis trouvée à plusieurs reprises à m’égarer dans des divagations qui m’emmenaient en des lieux parfaitement familiers et très loins en espace et en temps de l’univers de la Karénine. La Russie de Tolstoï, cette Russie de la fin du XIXe, ne cessait de me rappeler l’Inde d’aujourd’hui.

Pour preuve, quelques extraits :

Ces mêmes hommes avec lesquels il s’était querellé, et auxquels, si leur intention n’était pas de le tromper, il avait fait injure, le saluaient maintenant  gaiement au passage, sans rancune, et aussi sans remords.

Partie III, chaptre 12

Lévine, propriétaire terrien progressiste, a manqué de se faire flouer pas ses paysans sur le partage de la récolte. Connaisseur et alerte, il devine la chose et exige compensation. Cet épisode de dissention est suivi d’une véritable scène de communion où Lévine se dorant au soleil se voit faire la causette par l’aîné des paysans, tandis que tous deux admirent la richesse nourricière de la terre et la belle besogne qui vient d’être faite. Le paysan, pour qui il est tout à fait naturel d’essayer de râcler autant qu’il peut, d’arrondir autant que possible sa part minime, et qui trouve tout aussi naturel que celui qu’il cherche à léser tente de l’en empêcher, n’éprouve après son échec, ni remord, ni rancune. C’est là une attitude que j’ai rencontrée mainte fois ici en Inde, particulièrement chez les petits commerçants dans les zones touristiques. Alors que le client qui vient d’éviter « l’harnaque » est souvent gonflé de colère (rancune) et de fierté, le vendeur quant lui prend d’habitude la chose avec beaucoup de bonhommie…

Dans l’extrait suivant, le frère de Lévine se meurt dans un hôtel quelconque de province et celui-ci se rend avec sa jeune épouse à son chevet :

L’hôtel de province où se mourait Nicolas Levine était un de ces établissements de construction récente, ayant la prétention d’offrir à un public peu habitué à ces raffinements modernes la propreté, le confort et l’élégance, mais que ce même public avait vite transformé en un cabaret mal tenu. Tout y produisit à Levine un effet pénible : le soldat en uniforme sordide servant de suisse et fumant une cigarette dans le vestibule, l’escalier de fonte, sombre et triste, le garçon en habit noir couvert de taches, la table d’hôte ornée de son affreux bouquet de fleurs en cire, grises de poussière, l’état général de désordre et de malpropreté, et jusqu’à une activité pleine de suffisance, qui lui parut tenir du ton à la mode introduit par les chemins de fer (…).
Les meilleures chambres se trouvèrent occupées. On leur offrit une chambre malpropre en leur en promettant une autre pour le soir. Levine y conduisit sa femme, vexé de voir ses prévisions si vite réalisées (…).

Partie V, chapitre 17

Qui n’a pas connu durant ses séjours en Inde le faux confort de ces hôtels ni vraiment bon marché, ni vraiment chers, équipés de l’air climatisé, d’une télévision câblée et d’un service de chambre plus au moins aux petits soins, mais d’une crasse repoussante, certaines parties de l’hôtel ne semblant jamais avoir été vraiment achevées, la poussière perpétuelle et le manque d’entretien donnant à tout bâtiment même « neuf » un air délabré ?

Le dernier extrait précède de peu la fin tragique de l’héroïne :

Elle suivit la foule en arrivant à la station, cherchant à éviter le grossier contact de ce monde bruyant, et s’attardant sur le quai pour se demander ce qu’elle allait faire. Tout lui paraissait maintenant d’une exécution difficile ; poussée, heurtée, curieusement observée, elle ne savait où se réfugier.
(…)
« Où fuir, mon Dieu ! » se dit-elle en se voyant examinée par des personnes que sa toilette et sa beauté intriguaient. Le chef de gare lui demanda si elle n’attendait pas le train ; un petit marchand de kvas ne la quittait pas des yeux. Arrivée à l’extrémité du quai, elle s’arrêta ; des dames et des enfants y causaient en riant avec un monsieur en lunettes, qu’elles étaient probablement venues chercher ; elles aussi se turent et se retournèrent pour regarder passer Anna.

Partie VII, chaptre 31

Anna se démarque de la foule et devient objet d’une attention curieuse et parfois encombrante par sa « toilette » et sa « beauté ». Remplacez celles-ci par un accoutrement étranger et une couleur de peau détonnante, l’égarement psychologique provoqué par une passion amoureuse qui ne débouche sur rien, par l’érintement et l’ahurissement du dépaysement, et le résultat sera le même…

Frappante aussi est l’omni-présence du chemin de fer dans le roman, acteur socio-économique qui boulverse lentement mais sûrement la Russie traditionnelle tsariste en l’emmenant sur les voies de la modernité, lieu de refuge, de rencontre et de rélféxion pendant les longs trajets auxquels se soumettent les personnages de cet immense territoire, mais aussi agent actif malgré lui de la fin tragique de l’héroïne. Ici aussi, le train est régulièrement le théâtre de catastrophes, ici aussi, le train est un lieu où toutes les classes sociales se mélangent, ici aussi la poussière recouvre tout et rend tout voyage relativement éprouvant, ici aussi, le train frappe par son omni-présence.

***

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