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2 juillet 2011 / C. Mandal

« Tu viens d’une caste dégoûtante ! »

« तुम गंदी जात की हो tum gandī jāt kī ho ! », « tu viens d’une caste dégoûtante ! ». Voilà ce qu’un étudiant en doctorat du prestigieux Indian Institute of Technology de Kanpur a lancé à sa domestique. Celle-ci lui demandait sa soirée, sa belle-mère  organisant une pooja pour son fils qui venait de reprendre le travail après un accident l’ayant allité plusieurs mois.

Il semblerait que ce qui ait provoqué la fureur de M. Trivedi (de caste brahmane), qui est allé jusqu’à menacer de la frapper au visage de sa tongue, c’est qu’une chèvre devait être sacrifiée pour l’occasion. Sa sympathie pour cette petite bête à corne est-elle à l’origine du torrent d’insultes et des allégations de mensonges qui se sont ensuivis ? ce dernier l’accusant entre autre d’avoir menti à l’embauche sur sa caste. La domestique en question travaille aussi pour moi, et c’est de sa bouche que je tiens ce récit. Je ne sais pas grand chose à son sujet, si ce n’est qu’elle a pour patronyme Jaiswal, qu’elle n’est pas végétarienne et est originaire d’Allahabad. Après quelques recherches sur le net, j’ai découvert que Jaiswal est une sous-caste kshatriya. M. Trivedi insinuait donc peut-être que pour procéder à de tels sacrifices, elle devait appartenir à une caste bien plus inférieure à Jaiswal. Pour vérifier cette hypothèse, j’ai fait quelques rapides recherches sur les sacrifices d’animaux dans l’hindouisme. En voilà quelques pistes :

Le sacrifice du cheval, ashvamedha, dans l’hindouisme védique était commandité pr le râjâ lui-même, donc un kshatriya.

En Assam, où domine une forme tantrique de l’hindouisme, le sang coule/coulait à flot sur les autels de la déesse Kali, brahmanes et dévots protestant fougueusement contre toute tentative de proscription.

Le sacrifice animal est une pratique également très répandue chez les tribaux, entre autre en Orissa.

La décision d’interdire les sacrifices d’animaux est laissée à la discrétion des états. La législation est floue et les interdictions rarement respectées.

Il ne semble pas que le débat sur le sacrifice animal explique entièrement l’accès de colère de notre brahmane et le conflit s’ancre probablement aussi dans une opposition de classe : le maître versus la domestique, relation dans laquelle le maître semble avoir tout les droits, celui entre autre d’houspiller sans relâche, l’autre n’ayant que le droit de se taire, soumis et silencieux. C’est du moins le comportement qui prédomine ici, à Kanpur. Or, il se trouve que cette fois, les choses n’en sont pas restée là. M. Trivedi ayant ordonné au garde, posté à l’entrée de la zone résidentielle pour étudiants mariés, de ne plus la laisser entrer, menaçant également de lui faire définitivement retirer son laisser-passer et de la faire expulser du servant quarter où elle réside, ce qui l’aurait laissée sans toit et sans travail,  cette dernière, complètement terrorisée, est allée trouver Professeur Ganguli, qui habite la maison voisine (le professeur dont elle occupe le servant quarter étant à l’étranger pour un semestre). Pr. Ganguli, qui me connaît, m’a appelé pour que l’on tire la situation au clair.

C’est ainsi que je me suis retrouvée avec Sunita dans le bureau du responsable en chef de la sécurité. Celui-ci après avoir écouté nos deux récits, a décidé que la situation était sérieuse (du fait des allégations de violence physique) et a convoqué M. Trivedi dans son bureau qui a débarqué, hagard, avec femme et enfants. À peine assis, prenant son plus jeune sur les genoux, il s’est immédiatement lancé dans un long plaidoyer, remerciant Dieu que sa femme ait été là, sans quoi, il aurait pu se retrouver accusé de viol par dessus le marché. Et de continuer, en accusant cette fois sa femme d’être à l’origine de l’humiliation qu’il lui faut subir, lui qui après tant d’années passées à l’I.I.T Kanpur, se retrouve assis dans le bureau du responsable en chef de la sécurité (« नाक कट गयी मेरी। इसी की वजह से मुझे यहाँ बिठाया गया Nāk kaṭ gayī merī. Isī kī vajah se mujhe yahā̃ biṭhāyā gayā ! »). En effet, ne lui avait-il pas dit dès le premier jour de ne pas la prendre, qu’il ne la sentait pas ? Puis d’expliquer au responsable, que Sunita est la cause de querelles domestiques sans fin, bref, qu’elle a complètement détruit la paix de son foyer, parce quand lui insistait pour la renvoyer, sa femme s’obstinait disant qu’après tout elle était pauvre et qu’il fallait être bon avec elle. Il ne lui a pas semblé non plus inapproprié de traiter son épouse d’idiote devant trois parfaits étrangers (« लेकिन, यह बेवक़ूफ़ है, मेरी एक भी नहीं सुनती Lekin, yeh bevaqūf hai, merī ēk bhī nahī̃ sunatī ! »). Et ça a continué comme ça pendant presque une heure, alternant entre  victimisation de lui-même face à l’injuste humiliation qu’on lui faisait subir et diabolisation de Sunita, menteuse, ingrate, servile (c’est à peu près tout, vu qu’il ne pouvait pas en vérité lui reprocher grand chose). Sunita, complètement inconsciente de l’avantage qu’elle avait sur lui à ce moment, m’ayant moi et le responsable dans son camp, dans un réflexe du pauvre qui toujours se méfie des personnages officiels (policiers ou bureaucrates) et juge plus prudent de s’écraser plutôt que de se révolter, de remercier les deux époux pour tout ce qu’ils ont fait pour elle, de les assurer de sa gratitude, de leur promettre de ne jamais répéter ce qu’il s’est passé… Le responsable après s’être assuré que M. Trivedi verserait ses gages à Sunita (épisode qui mériterait un récit à part, ce dernier nous expliquant que puisque lui et sa femme ont donné à Sunita deux tuniques usées et leur vieille machine à moudre les épices, ils ne lui doivent plus que tant), nous a tous laissés partir. Une fois Trivedi dehors, Sunita s’est jetée aux pieds du responsable, le remerciant à grand renfort de « sahab ».

Elle m’a alors rappelé Hori, le caractère principal de Godān, cette comédie humaine composée par Premchand vers la fin de sa vie et publiée l’année de sa mort en 1936. M’est revenu en particulier à l’esprit une scène où Hori, paysan sans le sous, s’en va trouver Rai Sahab, le zamindar pour lui demander son aide. Premchand représente avec sagacité la servilité de l’un, une servilité conditionnée par sa situation économique et les comportements hiérarchiques prévalents, et la condescendance paternaliste et hypocrite de l’autre. C’était comme si, le fossé qui séparait Hori de Rai Sahab au début du XXe siècle était toujours là, qu’il y avait toujours les « pauvres » et les « sahabs », ces derniers ayant changé de costume et d’identité, les zamindars faisant place aux cols blancs de l’administration.

Il y a encore autre chose que cette histoire m’a permis de comprendre (compréhension en live, et non pas purement livresque et abstraite). Ce sont les forces destructrices que libèrent en Inde (chez certains) l’impression (ou la certitude) d’avoir perdu la face, d’avoir été déshonoré. Il m’a toujours semblé incompréhensible comment d’honnêtes et prospères pères de familles en venaient dans les films bollywood à faire battre à mort le fiancé de leur fille chérie et à menacer celle-ci d’un sort guère plus enviable, tout ça parce qu’ils n’approuvent pas leur union et qu’ils estiment que la désobéissance de leur progéniture leur « a coupé le nez » (expression hindi typique). Mon incompréhension est allée grandissante quand j’ai commencé à lire la presse indienne et les pages consacrées aux faits divers et que j’ai constaté que ce genre de scénario n’était pas rare dans la vie courante. Il se trouve que M. Trivedi avait sincèrement été offensé, que nonobstant complètement ses fautes et responsabilités dans l’affaire, il souffrait en son âme et conscience de l’insulte essuyée. Le soir même, lorsque mon mari, qui n’avait pas assisté à la scène dans le bureau du responsable de la sécurité, est allé le voir pour parler de ce qui c’était passé, ce dernier a éclaté en sanglot, alignant ses mots avec peine, protestant qu’il n’avait jamais pensé avoir à subir un jour une telle humiliation, qu’il allait soumette dès le lendemain sa lettre de démission à son directeur de thèse (ce qu’il n’ a finalement pas fait), etc. Bref, le grand drame. Et la question que je me pose, c’est : dans toute l’affaire, que doit-on mettre au compte du comportement excentrique d’un individu isolé et que doit-on mettre au compte d’une tendance commune à un groupe social plus large ?

Pour des raisons de confidentialité, les noms des protagonistes ont tous été modifiés.

Sur la pratique du sacrifice animal :

  • remise en question de la proscription du sacrifice animal : Tehelka, 20 octobre 2007.
  • roman sur les pratiques tantriques en Assam : Indira Goswami, The Man from Chinnamasta, traduit de l’assamais par Prashanta Goswami, Delhi, Katha, 2006.

Sur les relations de caste et de classe :

  • Louis Dumont, La Civilisation indienne et nous, Paris, Armand Colin, 1975.
  • Premchand, Godan : le don d’une vache, traduit du hindi par Fernand Ouellet, Paris, L’Harmattan, 2006.

Sur les crimes d’honneur :

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2 commentaires

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  1. kchhaya / Juil 12 2011 2:35

    L’épisode rapporté dans cet article m’a rappelé comment l’insécurité de classe en Inde en ce moment nourrit souvent toutes ces violences de castes et de religions. Une population nombreuse ainsi qu’un développement économique rapide exacerbe les jalousies des uns et des autres.
    En fait ce n’est pas si différent des peurs nourries par la récession qui alimentent ces hideux discours racistes de nos représentants en France.

    • C. Mandal / Juil 12 2011 5:20

      Il est vrai que le sentiment d’insécurité économique (le gâteau est petit et chacun veut sa part) alimente en partie les tensions inter-castes, inter-classes et inter-communautés religieuses. C’est un des ressorts du mécanisme des émeutes communautaires (voir le bouquin de Stanley j. Tambiah que je cite dans mon article consacré au roman Fireproof).
      C’est la raison pour laquelle aussi la politique de réservation du gouvernement fait autant polémique et rencontre une si forte opposition (chez les OBC, comme chez les hautes castes).
      La mentalité de caste reste cependant un phénomène différent de la mentalité de classe. Un intouchable devenu ingénieur ou membre du parlement (donc élevé sur l’échelle économique) reste un intouchable aux yeux d’un brahmane. Les brahmanes (même urbains éduqués, même presque laïques dans leurs habitudes) continuent à ce jour à chercher à se marier dans leur caste… C’est une mentalité vraiment difficile à saisir quand on y est extérieur…

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