Skip to content
14 octobre 2013 / C. Mandal

JODHA AKBAR : série télévisée vs. film

Il y a quelques jours, je suis tombée par hasard sur la série Jodha-Akbar diffusée par la chaîne satellite Zee TV. Piquée au vif, j’ai regardé le lendemain et le surlendemain les deux épisodes suivants, relatant les adieux (vidâî) de Jodha à sa famille après les épousailles, le voyage jusqu’à Agra, ses premiers jours au fort et ses démêlés avec les autres épouses et concubines.

Ces quelques épisodes ont suffit à me faire instantanément changer d’avis sur le film portant le même titre et réalisé par Ashutosh Gowariker. J’avais vu Jodha-Akbar à sa sortie en 2007 et avais eu vite fait de m’en faire une opinion négative pour son côté mièvre et filmi (j’ai un particulièrement mauvais souvenir du duel au sabre entre Hrithik Roshan et Ashwariya Rai).
Le film comme la série visent un large public et l’objectif ultime reste le divertissement plus que la fidélité historique (bien que cet objectif soit moins outrancièrement assumé par Gowariker). Dans les deux cas, un épisode de la grande Histoire est repris sous une forme hyper-romancée, à savoir l’union purement politique entre l’empereur moghol Akbar et la princesse rajput Hira Kunwari, qui donnera naissance au futur empereur, Jahangir.

C’est dans leur travail de fictionnalisation de cet épisode et en particulier dans le traitement de la figure d’Akbar que film et la série s’opposent diamétralement.

Ce qui chez Gowariker m’était initialement apparu comme un message de tolérance religieuse un peu niant-niant, me revenait maintenant à l’esprit comme une initiative louable. Akbar y était dépeint, après tout, comme un monarque spirituel (accent mis sur ses pratiques soufies via la chanson Khwaja, Mere Khwaja), respectueux des autres religions (en particulier des croyances et rituels hindous incarnés par Jodha) et dévoué à son peuple (cf ses expéditions nocturnes pour s’enquérir incognito du bien-être de ses sujets).

À l’inverse, Akbar sur le petit écran est montré comme une machine à tuer (âgé de 15 à peine, il décapite de sans froid ses ennemis sur le champ de bataille), un monarque arrogant (qui ne supporte pas d’être contredit) et un véritable prédateur sexuel. Chacun des épisodes que j’ai vu contient au moins une scène où Jodha est assaillie par l’empereur. Celle-ci lui résiste, attisant ainsi à la fois son désire et sa colère. Les auteurs de la série ont certainement très vite perçu toutes les possibilités fictionnelles qu’offrait cette relation entre Akbar, le souverain musulman, et Jodha, la princesse hindoue. Voilà du pain béni, se sont-ils sûrement dit : on va pouvoir porter sur le petit écran des scènes d’une haute tension sexuelle à un horaire familiale (20 h), sans choquer les pandits du puritanisme. Or le sexe (ou ses substituts) et la violence et le voyeurisme qu’ils provoquent ont toujours été un bon moyen de scotcher les gens devant leur poste. Probablement que les intentions des auteurs étaient purement pécuniaires et qu’il n’y avait derrière la conception de la série aucune réflexion d’ordre culturel et moral, néanmoins, et c’est malheureux, le schéma qui ressort de la série est le suivant : mâle – musulman – lascif – agressif vs. femelle – hindoue – chaste – sans défenses. Et c’est ce schéma que des centaines de milliers de spectateurs impriment ou consolident dans leur esprit…

Jodha Akbar, d’Ashutosh Gowariker (2007)

Publicités
  1. C. Mandal / Oct 16 2013 6:07

    En réponse au commentaire de Yassine Ben Yaakoub posté sur Facebook :

    « En ce qui concerne la distribution des genres (musulman / mâle / lascif / agressif contre hindou / féminin / chaste / effarouché) me surprend. Ce qui est surprenant, c’est que les nationalistes hindous s’identifient dans le principe féminin (que je qualifierais de « négatif », sans vouloir faire d’anthropologie de bazar) alors qu’ils pourraient faire une série sur un héros positif et victorieux (Shivaji, par exemple, ou dans un autre registre Mangal Pandey, même si celui-ci finit par mourir). En Egypte, durant l’âge d’or du nationalisme arabe, un film a été tourné sur la résistante algérienne Jamila Bouhereid. C’est une figure féminine, mais masculinisée en tout: jamais l’éventualité d’un viol n’est évoquée (alors qu’elle a passé beaucoup de temps dans les prisons coloniales françaises), ni même son mariage ultérieur avec un Français (l’avocat J. Verges). C’est plutôt la femme-homme: qui se sacrifie pour sa patrie, son peuple et résiste à toutes les tortures. Elle tue pour la liberté. Est-ce que ce serait une différence entre la mentalité arabe et la mentalité indienne? »

    Je ne suis pas si étonnée que les hindous s’identifient au « principe féminin » dans la mesure où ils se sentent constamment menacés par les musulmans, même si ceux-ci ne sont plus qu’une minorité. Or l’agresseur ne peut être que « masculin ». Ce qui est intéressant, c’est qu’ici le principe féminin (hindou, non-violent) l’emporte finalement sur le principe musulman puisque dans la série Jodha finit par transformer Akbar « in a benevolent king »…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :