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20 avril 2012 / khafadja

Joshim, travailleur bangladais. Une scène de la vie dans le Golfe.

Le contexte :

À Oman comme dans tout le Golfe, les travailleurs migrants sont sous la « responsabilité » d’un « sponsor » omanais, appelé « kafil » en arabe. Il s’agit d’un individu omanais qui les fait venir et se charge des démarches administratives contre une somme d’argent importante (bien souvent les candidats à l’émigration doivent vendre leurs terres ou emprunter pour s’acquitter de cette somme). À l’arrivée des travailleurs sur le territoire omanais, le « sponsor » confisque les passeports, ce qui rend impossible un retour au pays sans son autorisation. Très souvent, il prélève une petite somme sur le salaire chaque mois (généralement 10 rials, c’est-à-dire 20 euros, sur un salaire mensuel qui varie entre 65 et 120 rials selon les travailleurs, ce qui constitue un pourcentage important). Pour échapper à ce racket systématique, beaucoup de travailleurs prennent la fuite (ils quittent leur sponsor) et cherchent du travail au noir. Ils tombent automatiquement dans l’illégalité. Le sponsor en effet les déclare alors à la police qui se met à les traquer. Leur nom et leur photo sont diffusés dans les journaux qui ont une rubrique spéciale à cet effet. Il existe même des agences qui se chargent de la rédaction de ce type d’annonces. Quand ils sont repérés par les autorités, les “fuyards” sont arrêtés, jetés en prison (ou plutôt dans un « centre de détention ») où ils passent de un à plusieurs mois avant d’être expulsés. Tout cela est légal. C’est la loi omanaise et le système de la « kafala » est en vigueur dans tout le Golfe.

Voilà maintenant l’histoire de mon ami Joshim :

Jeune homme de 22 ans, à Oman depuis environ trois années, il travaillait dans une cafétéria en face de mon bureau comme livreur à domicile de snacks et de sandwichs, sans voiture. Il faisait tout à pied (sous le soleil du Golfe, c’est-à-dire d’un des déserts les plus arides et les plus chauds au monde), dans les conditions suivantes: 15 heures de service par jours en deux shifts: de 7h00 à 14h00 et de 17h00 à 1h00. Jour de congé: le vendredi matin. Vacances: aucune. Une journée de 15 heures pour l’équivalent de 8 euros. Cela fait à peine 60 centimes de l’heure dans des conditions inhumaines mais malheureusement tout- à -fait banales ici.

Pour livrer ses snacks sur le site du ministère de l’éducation, il y a deux chemins: soit un grand détour (sous le soleil), soit un raccourci, par le centre franco-omanais où je travaille (mais pour cela, il faut que j’ouvre un portail fermé à clef). Un jour, je l’ai vu essayer de passer par le centre. Je ne le connaissais pas. Je suis donc allé voir ce qu’il se passait. Il m’a expliqué la situation et nous nous sommes mis d’accord pour laisser le portail ouvert. Il s’est donc mis à passer par mon bureau tous les jours et à me saluer, ponctuant ainsi mes matinées de travail. Avec le temps, nous avons fini par devenir amis.

Après quelques semaines, il est venu me demander de lui donner des cours d’anglais. J’étais étonné que quelqu’un qui travaille 15 heures par jour veuille apprendre l’anglais après sa journée. Mais devant un tel zèle et une telle motivation, j’ai accepté. Il venait donc tous les jours après minuit (entre minuit et 1 heure) pour faire un quart d’heure d’anglais avant de partir se reposer, me laissant chaque soir plus admiratif.

Quelques semaines ont ainsi passé pendant lesquelles, il me faisait parfois part de ses rapports tendus avec son employeur indien, notamment à cause de son salaire systématiquement versé en retard. Je ne pouvais rien y faire et me contentais d’écouter jusqu’à ce qu’il m’annonce son intention de quitter son travail et de chercher un autre emploi. Sa recherche a duré une dizaine de jours pendant lesquels il venait de plus en plus souvent me rendre visite, ayant plus de temps libre et donc plus de temps pour apprendre l’anglais. Joshim en avait presque trouvé un et aurait poursuivi sa vie de labeur, si….

Son employeur, le gérant de la cafétéria n’avait pas refusé de lui verser le mois et demi de salaire qui lui était encore dû. Après presque quinze jours de négociation, Joshim m’a fait part de son inquiétude de n’être pas payé et finalement m’a demandé de parler avec ce fameux patron. Je savais ne pas pouvoir le contraindre et n’étais guère enthousiaste à l’idée d’intervenir, mais me suis dit qu’entre gentlemen, on pouvait s’entendre. Et puis, accéder à la requête d’un ami – et qui plus est d’un ami qui est dans son bon droit – ne me paraissait pas totalement déraisonnable.

Un soir, j’ai apperçu ce gérant à la porte du portail du centre où je travaille. Je suis allé le saluer et l’ai invité dans mon bureau (invitation qu’il s’est bien gardé d’accepter). Après les formalités d’usage, j’ai essayé de glisser un mot sur la situation de mon ami. Je n’aurais jamais du me mêler de tout cela, mais cette injustice m’affectait particulièrement. Le patron, quand il a entendu le nom de Joshim s’est mis très en colère et m’a ordonné de rester hors de tout cela. Il a élevé la voix et hurlé qu’il allait appeler la police. La situation était particulièrement absurde. Je n’avais rien à me reprocher puisque je n’avais pas élevé le ton et que j’avais des témoins).

Entre temps, Joshim est arrivé, ce qui a compliqué les choses. Le patron était comme en furie. Il a amené sa voiture et nous a menacé d’aller porter plainte à la police. Sûr de mon bon droit, je ne m’y suis pas opposé, suis monté, suivi de Joshim. Nous sommes donc tous allés au commissariat.

Les officiers de police ont commencé par nous demander de quoi il s’agissait et ont commencé à rire aux éclats quand ils ont compris que celui-là même qui avait élevé la voix voulait porter plainte contre moi. Tout allait se résorber quand on est passé au contrôle d’identité – un contrôle de routine assez logique dans ces circonstances. Le patron et moi avons soumis nos cartes de résident et Joshim, quant à lui, a annoncé qu’il n’avait pas de documents. J’ai cru qu’il les avait oublié quelque part, peut-être chez son père qui est ouvrier agricole dans la région… Mais non. Joshim avait omis de m’informer qu’il avait fui son sponsor et qu’il était donc déclaré.

Tout a été très vite: arrêté très brutalement, sous mes yeux, il a été immédiatement jeté en prison. Je suis resté au commissariat jusqu’à quatre heures du matin pour essayer de négocier une solution. En vain. Le patron, lui est ressorti libre. Il connaissait la situation de Joshim et s’en est débarrasé en le livrant aux autorités. Joshim, il faut le dire a été particulièrement naïf et inconscient de monter dans la voiture et de se rendre au commissariat sans m’informer de son statut de clandestin.

Les prochaines étapes telles qu’elles m’ont été décrites par l’officier de police sont simples: un mois au moins (en fait, personne ne sait me dire combien de temps va durer la détention) dans les geôles omanaises. Puis, retour au pays.

Dans son village au pays, toute une famille dépend de son salaire. Ils avaient récemment marié une de leur fille grâce à ses revenus et Joshim rêvait de construire une petite maison, ce qui signifiait pour lui encore des années de travail dans des conditions d’esclavage.

Son père, que j’ai contacté, m’a rendu visite et s’est effondré – en larmes – dans mes bras. Cet homme de presque cinquante ans a pleuré pendant plus d’une demie heure. Sa mère est morte d’inquiétude et ne se nourrit plus. Voilà où nous en sommes. Joshim est en prison depuis maintenant plus d’un mois. Et nous ne savons toujours pas quand il sera expulsé. Après son expulsion, nous ne savons pas comment sa famille va survivre et comment il va rebondir (en sachant que son salaire au Bangladesh sera beaucoup moins élevé que ce qu’il touchait dans le Golfe – ce qui était déjà très peu). A Oman, il travaillait dans des conditions d’esclavage pour un salaire dérisoire, mais enfin… il travaillait et faisait vivre les siens.

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  1. Jacquin / Avr 21 2012 8:40

    ça craint et pourtant personne n’agit ? Que faire si tout le pays fonctionne ainsi depuis tout le temps.
    Il devrait surtout ne pas avoir le droit de confisquer des papiers officiels pour soumettre ainsi les travailleurs à un seul patron sous peine de devenir un clandestin. C’est là le comble ! Ne plus avoir de papier pour faire valoir ses droits.

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