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14 juin 2011 / khafadja

Prolétaires immigrés dans le Golfe : une vie de labeur

« – Je l’ai racheté à son propriétaire un peu plus de 400 rials. »

(Les traits de mon visage se déplacent pour former une structure inhabituelle).

« – « acheter »… n’est pas le mot approprié. Je voulais dire… Je ne sais pas comment le dire… »

Il voulait sans-doute dire exactement ce qu’il a dit. Sinon, il aurait trouvé un autre mot.

« -Je la paye 45 rials (environ 90 euros) par mois et bien-sûr elle est nourrie et logée. Les Indonésiennes réclament plus, 60 rials. Mais comme tu le sais (en réalité, je ne sais rien du tout) leurs mœurs… « 

Voilà la conversation que j’ai eue hier avec un ami qui travaille dans un bureau à l’université : de loin le plus ouvert et le moins antipathique des gens que je fréquente ici.

Les « rachats » de travailleurs en tout genre et de toute origine sont courants ici et cette discussion n’a rien que d’anodin. Tout travailleur immigré doit passer par un « sponsor », appelé « kafil », qui se porte garant de lui sur le sol béni de la péninsule, Oman, en l’occurrence.

Le plus souvent – et systématiquement lorsqu’il s’agit de travailleurs peu qualifiés – le sponsor confisque le passeport, contrôlant ainsi les moindres déplacements des  travailleurs migrants. Ils peuvent – et souvent, ne s’en privent pas – interdire à leur « protégé » de  retourner dans son pays, la loi locale ne gratifiant les prolétaires que de deux mois de vacances après deux ans de travail effectif. Même cette loi n’est pas toujours respectée et je connais beaucoup d’individus « séquestrés » dans une cellule aux dimensions d’un pays, c’est-à-dire dans l’incapacité de quitter ce pays, souvent parce que leur sponsor a « oublié » ou refusé de leur rendre leurs papiers d’identité.

Le mépris dont ils sont l’objet dans cette société qui les accueille s’exprime de diverses façons. L’une des plus frappante cependant, est l’usage d’un sabir étrange, mélange de mots arabes, d’hindi, malayalam et anglais, qui se suivent sans articulateurs logiques, systématiquement utilisé par les locaux qui s’adressent à eux et présupposent d’emblée qu’ils seront incapables d’apprendre leur langue. De fait, dans ces conditions, très peu apprennent l’arabe – par manque de temps et d’occasion de l’entendre – mais tous croient le parler, car nul ne les a informé que cet étrange pidgin n’en est pas.

Un apartheid spontané, bien que non institutionnalisé, les sépare de fait de leurs « protecteurs » (le mot « kafil » ne l’oublions pas, signifie garant).

Je sais bien cela et je n’aurai sans-doute pas oublié cette conversation, mais ma bonne conscience s’en serait probablement accommodée si, l’on n’avait pas fait appel à mes services de traducteur pour mettre fin à un malentendu. Je pus alors constater de mes propres yeux et entendre de la bouche de l’intéressée (l’employée de maison dans la famille de mes amis) les conditions de vie que je pressentais: passeport détenu par l’employeur qui craint qu’elle ne s’enfuie, portable confisqué, par crainte qu’elle ne crée un scandale en contactant des hommes (car on leur interdit bien évidemment, toute vie sexuelle), interdiction de communiquer avec les petits commerçants du quartier de la même nationalité qu’elle, interdiction de sortir sans être accompagnée d’un des membres de la maisonnée, ce dont elle n’aurait quoi qu’il en soit pas le loisir, n’ayant pas de jour de congé.

Étant l’ami du maître, il est probable qu’elle ne se soit pas ouverte à moi de tout ce qui la tourmente. Du côté des employeurs, on tenait pour acquis que j’étais de leur côté et comprenais leur point de vue (peur du scandale, peur de la fuite), qu’ils défendaient d’ailleurs en toute bonne foi et sans avoir conscience de mon malaise – sans quoi, ils n’auraient pas eu recours à mon truchement.

Et pourtant, la situation de ces millions de travailleurs, de ces vieilles femmes, « monstres brisés bossus ou tordus », ne semble intéresser personne. Nul ne s’alarme de leurs conditions de vie – sauf à de rares occasions comme lors de la construction de la très « glamour » tour Khalifa à Dubaï – ni dans le Golfe, où cela ne choque vraiment personne et où la société civile est de toute façon trop embryonnaire pour pouvoir s’émouvoir de choses si communes, ni à l’extérieur. Souvent, eux-mêmes sont incapables de les dénoncer, soit qu’ils craignent pour leur avenir, leur situation financière et le peu qu’ils ont pu construire avec leur sueur, soit qu’ils considèrent plus ou moins sincèrement que des tourments vécus à l’étranger soient préférables à ceux qu’ils auraient sans aucun doute endurés au milieu des leurs, puisqu’ils leur permettent, au prix du sacrifice de leur destin, de nourrir leurs proches, ou de construire un barraquement dans les environs de Chittagong.

L’industrie du cinéma de Bombay se penchent régulièrement sur la communauté indienne expatriée: depuis Dilwale Dulhania Le Jayenge à My Name is Khan en passant par Salaam Namaste et Pardes. Je n’ai pas souvenir d’un film s’inspirant de ces migrants du Golfe. Tout au plus la cité-mirage de Dubaï est-elle évoquée comme le repère de la mafia dans les films de gangsters.

Quant à l’Ouest, si fécond en « témoignage de femmes » du Golfe, maltraitées, opprimées par un machisme supposé intrinsèque aux sociétés dites orientales, cet Ouest qui depuis Jamais sans ma fille produit par milliers des « histoires vraies » – écrites bien douilletement par des Américaine -, sur d’hypothétiques princesses Saoudiennes en quête d’émancipation, à peine évoque-t-il la condition des prolétaires femmes (Philippines, Indonésiennes, Bengladeshies), plus chanceuses quand elles sont jeunes et belles que frippées. Les hommes, quant-à eux, aussi évidente que soit leur aliénation, ne provoquent qu’indifférence. Triple indifférence de la société qui les « accueille », de celle qui les a vu naître et de l’opinion occidentale, réputée si prompte à s’indigner.

À tout cela, s’ajoute le mépris.

Et pourtant… comme l’aurait dit Baudelaire: « brisés, bossus, tordus, aimons-les ! Ce sont encore des âmes. »

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  1. C. Mandal / Juin 15 2011 10:03

    À propos de bollywood et de la représentation des Indiens vivant dans le Golfe, il y a bien un film qui récemment a abordé le sujet (autrement que par une simple référence à Dubaï, place forte de la mafia indienne). Il s’agit de Well Done Abba, de Shyam Benegal (2010). Boman Irani y joue un chauffeur de voiture veuf, qui retourne dans son village de l’Andhra Pradesh pour marier sa fille, Muskaan. Une des options qu’il considère, sur les conseils de sa voisine, c’est de la marier à un sheikh du Golfe. Mais lorsque des lettres désespérées de la fille de la dite voisine se mettent à arrivées (elle est régulièrement battue et sert en fait de boniche aux autres épouses de son sheikh), le projet est bien sûr abandonné…

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