Skip to content
21 août 2014 / C. Mandal

Not fair to be black at bollywood

Ne souhaiteriez-vous pas voir porté sur grand écran une histoire d’amour – torride et romantique – entre un beau black et une jeune indienne digne d’être l’effigie des crèmes blanchissantes de l’Oréal ? Une histoire à la fois légère, mais briseuse de tabous, comme celle mise en scène par Mira Nair dans Mississippi Masala (1992) ? Mais cette fois, on aimerait que cela se passe à Delhi, Bombay ou Bangalore et non pas dans un des ex-États sessionistes du Sud des États-Unis. On aimerait que l’héroïne soit Singh, Sen ou Sharma et qu’elle ait grandi en Inde, et non pas en Ouganda, que son père n’ait pas de meilleur ami noir, mais qu’au contraire, que sa famille nourrisse, comme un nombre substantiel de leurs compatriotes, un racisme anti-noir profondément ancré, latent ou explicite.

Quand on connaît le succès en Inde des crèmes blanchissantes, pour les femmes, comme pour les hommes, une des raisons d’être de ce racisme s’impose d’office : la couleur. Plus c’est foncé, plus c’est mauvais. Sur ce même paradigme d’ailleurs, se placent le racisme des Indiens du Nord vis-à-vis des Indiens du Sud et de l’Indien lambda vis-à-vis de ses compatriotes « tribaux » (appelés aussi « adivasi », les « premiers résidents »), ces derniers étant souvent plus foncés de peau et présentant, de façon plus ou moins prominente, des traits qu’on pourrait qualifier de « négroïdes ».

Du coup, il va de soit que ce trait de société (qui n’est d’ailleurs pas propre uniquement à la société indienne) infuse, dans de plus ou moins grandes proportions, le cinéma hindi.

J’ai vaguement en tête quelques figures clownesques dans des films des années 80-90, sans pouvoir pour autant pointer du doigt un film ou une scène en particulier. Ces figures apparaissent principalement dans les chansons où les danseurs entourant l’héroïne sont parfois peinturlurés en noir et attifés comme des « sauvages » (pagne, plumes etc.), figures primitives du l’Africain ou de l’Adivasi, amenant à la fois de l’exotisme et une certaine tension sexuelle. Le noir a toujours été, dans l’imaginaire populaire, doué d’une force sexuelle extraordinaire (cf. Peau noire, masques blancs, par le psychiatre martiniquais Frantz Fanon, publié au Seuil en 1952). Ainsi, dans le récit-cadre des Milles et une nuits, il n’est pas anodin que l’épouse du sultan se soit envoyée en l’aire avec un esclave noir, décrit comme fort bien bâti (qui, de plus, si mes souvenirs sont bons, l’a prise par derrière). Ce sont ces fantasmes sexuels ancestraux (refoulés) qu’on retrouve dans les films populaires hindi. Comment expliquer autrement ces scènes où l’héroïne se trémousse entourée d’hommes noirs au sourire guoguenard, version hybride du barbare et du bon sauvage (dont la présence n’est absolument pas justifiée par la narration) ?

Mais cela ne constitue pas l’objet principal de notre propos. Il s’agit là d’une représentation – probablement non explicitement voulue – des pulsions refoulées d’un sub-conscient collectif, chose qui n’est pas rare dans les formes d’art populaire.

Je suis par contre bien plus dérangée quand ce fond raciste s’exprime – involontairement sans doute – dans des films qui prétendent voler un peu plus haut que la plétore de productions commerciales qui, elles, ne visent qu’à une chose : le divertissement pur des masses, pour un profit maximal, même si ça veut dire les abêtir outrageusement.

J’ai été frappée par deux films en particulier : Fashion de Madhur Bhandarkar (2008) et le tout récent Queen (2014) qui a récolté, à juste titre, pas mal de lauriers.

Fashion est l’histoire de l’ascension et de la chute d’un top model. Meghna est une jeune provinciale, débarquée à Bombay dans l’idée de faire carrière comme mannequin. On la voit petit à petit faire sa place dans le milieu impitoyable de le mode, décroché son premier contrat, pour devenir enfin un jour la star du défilé. On la voit avoir un petit copain, lui aussi aspirant top model, puis on la voit devenir la maîtresse du directeur de l’agence, jusqu’à ce qu’elle atteigne le sommet et prenne la place du top model vedette (joué par Kangana Ranaut, époustouflante) que les déboires avec la drogue et l’alcool ont fait déchoir. Puis, commence la chute infernale (rendue inévitable par le chemin emprunté pour parvenir au sommet : compromis moraux, perte de l’innocence), jusqu’à ce que Meghna réalise qu’elle a touché le fond. Or, cette réalisation se fait de façon assez scandaleuse. Cette dernière est en boîte de nuit, soûlée à l’alcool et au LSD et se réveille, le lendemain, dans une chambre d’hôtel, dans le lit d’un inconnu NOIR. Et comme, c’est LE noir, on ne voit pas bien son visage, il ne s’exprime pas, il n’est doué d’aucune individualité. Il est – pour pousser le bouchon un peu loin – le mal absolu. Et là, BANG ! Meghna réalise qu’elle est vraiment tombée bien bas et qu’il va falloir qu’elle se reprenne en main, parce qu’après tout, coucher régulièrement avec un homme marié pour avancer dans sa carrière, avorter de l’enfant qu’on attend de lui, c’est OK, mais coucher avec un inconnu noir, ça, ce n’est pas OK.

Queen – qui, au passage, sans être un chef d’oeuvre, est un très bon film, décrivant avec humour et tendresse comment une jeune fille de classe moyenne, soumise à son père, soumise à son fiancé, apprend à voler de ses propres ailes et à être, seule, l’instrument de son bonheur – n’est pas aussi scandaleux dans sa représentation de l’homme « noir ». Queen pèche par omission.

Queen, de Vikas Bahl (2014)

Rani (Queen), qui s’est faite plaquer la veille de ses noces, décide de partir malgré tout en lune de miel. La voilà donc, d’habitude toujours chaperonnée par son petit frère, qui s’envole seule pour Paris et Amsterdam. À Amsterdam, elle loge dans une auberge de jeunesse et se retrouve à partager sa chambre avec trois compères très sympathiques : un russe buveur de bière et un peu artiste, un japonais orphelin rescapé du tsunami et un français noir, chanteur de rue. Les trois compères et la damoizelle un peu en détresse deviennent très vite inséparables. Rani entretient avec le Japonais une relation affectueuse et protectrice de grande sœur ; elle a avec le russe une relation plus ambigüe et on se dit qu’il pourrait y avoir un Queen II qui raconterait leur histoire d’amour ; avec le Français, elle n’a pas de relation. Elle n’a pas une seule scène en tête-à-tête avec celui-ci, à par la courte scène initiale où elle dort dans le couloir (parce que partager une chambre avec des garçons est, à ce stade-là de sa métamorphose, encore impensable) et est réveillée par une grande forme noire effrayante, le Français. Dans une scène assez comique, Rani se met à hurler pour ensuite être rassurée par l’arrivée des deux autres (blancs et rassurants). Elle a, par contraste, de nombreuses scènes, dont plusieurs scènes de confidence, où elle est seule avec le Russe ou le Japonais. Le noir, lui, ne semble être là que pour l’équilibre ternaire et pour apporter une touche multicolore et multiculturelle, mais sa place reste dans le décor, comme si la pureté virginale de Rani pourrait être ternie à son contact.

Le cinéma hindi est, avec la télévision, un des médias ayant la plus grande portée et aussi la plus grande influence (même si le débat de la poule et de l’oeuf reste fondé : les mentalités sont-elles pétries par les médias ou les médias ne font-ils que reflèter les mentalités?). Il est donc de sa responsabilité – c’est ce que je crois – de lutter contre les idées préconçues, surtout quand elles sont dangeureuses. Il y a eu ces dernières années plusieurs faits-divers d’étudiants noirs tabassés. Et si les mentalités changent à l’égard des noirs, c’est faire d’une pierre deux coups (et même plus), parce que cela voudra dire qu’elles auront aussi changées à l’égard des populations tribales, à l’égard des Indiens du Sud, à l’égard des jeunes filles à marier jugée un peu foncées etc.

Or, le gouvernement actuel va complétement à contre-courant d’une acceptation de l’Autre, de sa différence. Pour preuve, l’anecdote suivante :

“Once Dr Radhakrishnan went for a dinner. There was a Briton at the event who said, ‘We are very dear to god’. Radhakrishnan laughed and told the gathering, “Friends, one day god felt like making rotis. When he was cooking them, the first one was cooked less and the English were born. The second one stayed longer on the fire and the Negroes were born. Alert after his first two mistakes, when god went on to cook the third roti, it came out just right and as a result Indians were born.”

Cette historiette est tirée d’un bouquin de Dinanath Batra, l’historien qui a mené la cabale contre la chercheuse américaine, Wendy Doniger. Ses bouquins ont été traduits en gujarati pour être introduits dans les écoles, collèges et lycées du Gujarat…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :