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21 janvier 2015 / C. Mandal

#JeSuisCharlie, parce que le rire est sacré

Nous sommes le jeudi 8 janvier 2015. Hier, à 11 h 30 deux hommes cagoulés et armés ont débarqué dans la rédaction du magazine satirique Charlie Hebdo et ont fait feu en criant « Allah O Akbar ! » (« Dieu est grand »). Bilan : 12 morts, dont les principaux rédacteurs et dessinateurs du journal et deux policiers (dont l’un s’appelait ironiquement Ahmed). Je suis choquée, atterrée, démoralisée.

Mais je décide de profiter de la sieste du petit bout de femme qui fera la génération de demain pour rédiger cet article qui me trotte depuis longtemps dans la tête.

Je vis en Inde, dans « la plus grande démocratie du monde » et je constate qu’ici comme ailleurs, la liberté d’expression est sans cesse menacée, sans cesse bafouée. Le dernier exemple en date étant le tohu-bohu créer autour du film PK. Aamir Khan y incarne un extra-terrestre débarqué sur terre et qui se met en quête de Dieu. N’ayant pas encore vu le film, je ne vais pas m’étendre. PK semble néanmoins être une comédie légère qui se contente de toucher du doigt certaines contradictions inhérentes aux cultes religieux. Rajkumar Hirani n’entreprend là rien d’original ou de révolutionnaire. Cela fait des siècles que les philosophes, hommes de lettres et artistes s’en prennent à la religion et particulièrement à ses signes extérieurs, que ce soit Molière dans son Tartufe ou le poète mystique Kabir.

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Le film semble en tout cas bien innocent face aux caricatures férocement satiriques du prophète Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Mais le simple fait de se moquer gentiment de certains pandits et autres serviteurs de Dieu ne plaît pas à ces messieurs de la Vishwa Hindu Parishad. Dieu merci la Cour Suprême de Delhi a déclaré que le film n’était pas offensant et celui-ci a d’ailleurs été très largement plébiscité par le public, puisqu’il a 3 fois franchi la fameuse barre des « 100 crores ».

Ce n’est bien sûre pas la première fois que les extrémistes hindous s’en prennent à un film. La réalisatrice canadienne Deepa Mehta a eu plusieurs fois affaire à eux (avec Fire en 1996, puis Water en 2005). Les hommes de lettres ne sont pas laissés pour compte, loin de là. L’essai Three Hundred Ramayanas: Five Examples and Three Thoughts on Translations d’A. K. Ramanujan est supprimé du programme de licence de l’Université de Delhi en 2008 après des protestations violentes de l’aile étudiante du BJP ; Such a Long Journey de Rohinton Mistry est retiré en 2010 du programme de l’Université de Bombay – raison : les quelques lignes désobligeantes qu’il contient envers la Shiv Sena. On peut également citer deux autres affaires, impliquant elles, des chercheurs américains : En 2014, Penguin India stoppe la publication du livre The Hindus: An Alternative History de Wendy Doniger ; en 2004 le Bhandarkar Oriental Research Institute à Pune est vandalisé en réaction à la publication par James W. Laine d’un livre sur Shivaji, pour la rédaction du quel il s’était servi de manuscrits conservés par l’institut. Les radicaux musulmans ne sont pas non plus en reste. Les fatwas contre Salman Rushdie et Tasleema Nasreen ont fait le tour du monde. La liste n’est pas complète et le but de cet article n’est pas de faire un état des lieux exhaustif.

Tout ça ne me sert que d’introduction. Je souhaiterais néanmoins dès lors affirmer que ce ne sont pas ces attaques à la liberté d’expression par une minorité de gens obtus qui savent faire beaucoup de bruit qui chagrinent. Ce sont les réactions d’acceptation, de repli, de soumission.

La sagesse populaire parentale dit que lorsqu’un enfant fait un caprice, il ne faut pas qu’il ait gain de cause, sans quoi il réitérera encore et encore, ayant fait le constat que sa « méthode » est efficace. J’aurais envie de dire que c’est la même chose… Ne leur laissons jamais avoir gain de cause et ils finiront pas se lasser…

***

10 jours ont passé depuis que j’ai commencé cet article. Entre temps, beaucoup d’encre a coulé. Une partie du monde a fait bloque derrière le slogan « Je suis Charlie » et une autre partie condamne ou questionne la légitimité des dessinateurs du magazine satirique et la liberté d’expression « à la française ». A-t-on le droit de s’en prendre au Dieu et au prophète de 1, 5 milliard de gens ? A-t-on le droit de se moquer du sacré ? Personnellement, il me semble que oui…

Je ne sais pas si l’humour est une arme contre le fanatisme (et le fascisme), mais la capacité à accepter la moquerie, à faire preuve d’auto-dérision est certainement le signe d’une société en bonne santé. À l’inverse, une société minée de tabous est une société dangereuse et en danger.

Krishna Baldev Vaid l’a très bien montré dans son roman Guzrâ Huâ Zamânâ (traduit en français par Annie Montaut, sous le titre Requiem pour le temps passé). L’auteur y dépeint la vie des habitants d’une petite casbah du Penjab dans les années 40. Il y décrit la montée des tensions jusqu’au dénouement tragique : la Partition en 1947. Il nous dépeint une société travaillée par des tensions communautaires, mais où il était tout de même possible de vivre ensemble et de rire des uns des autres. Après une absence de quelques années, lorsque Biru, le héros et narrateur, revient dans sa casbah, il constate que, du fait de la situation politique, les tensions communautaires se sont tellement accentuées, qu’il n’est plus possible de rire de tout comme avant. Tout ce qui touche à l’identité religieuse est désormais devenu tabou. Il prend pour exemple ses deux amis sikhs, Hardayal et Jita :

हरदायल और जीता सच्चे सिक्ख बनते जा रहे हैं … कहते हैं, अगर पाकिस्तान बन गया तो सब मुसलमान उनके जानी दुश्मन हो जायेंगे। असलम समेत… जो बातें पहले मज़ाक़ में कहा करते थे, वही अब पक्के मुँह से कहने लगे हैं, यानीकि संजीदे हो गये हैं। पहले ख़ुद सिक्खी का मज़ाक़ उड़ाया करते थे, अब हर मज़ाक पर मरने मारने पर उतर आते हैं। (p. 470)

Hardayal et Jita sont en voie de devenir de vrais fanatiques (…) Ils disent que si le Pakistan voit le jour, tous les musulmans deviendront leur ennemi mortel. Y compris Aslam (…). Ce qu’ils disaient avant pour rire, ils le disent maintenant très sérieusement. Autrement dit, ils ne rigolent plus. Avant, ils se moquaient eux-même des sikhs. Maintenant, ils vous sautent à la gorge à la moindre plaisanterie.

Ce monde où il n’est plus permis de rire, Biru l’appelle « Haivanistan » (de l’arabe « haivan », la bête, la brute, juxtaposé au suffixe persan « stân », le lieu – que l’on retrouve dans Pakistan, Afghanistan etc.). Dans le même passage, il affirme que celui qui rit ne peut faire preuve de bestialité. La capacité à l’auto-dérision est à articuler avec la notion d’identité fluide ou d’identité « non-contrastée » (telle qu’elle a entre autre été développée par Amartya Sen). Krishna Baldev Vaid ne parle pas directement d’identité fluide, mais fait, à travers plusieurs de ses personnages, l’apogée de la « bâtardise », qu’il théorise « comme une parade essentielle contre la guerre sainte : car pour tuer, dit-il, il faut avoir des certitudes, être sûr de sa propre identité comme une et distincte de celle de l’autre, sûr que l’autre est ainsi l’ennemi. » (Annie Montaut, « Du temps de la menace au temps de la violence et à la compassion » in La Modernité littéraire indienne, Presses Universitaires de Rennes, 2009).

Voilà en bref pourquoi je crois qu’il est « sain » de pouvoir rire de tout (de Dieu, de ses prophètes, des hommes politiques – de tout ce qui au fond peut menacer de dériver et de sombrer dans le fanatisme ou la tyrannie) sans que cela finisse dans un bain de sang…

À vrai dire, je ne suis toujours pas arrivée au point de départ de cet article. Je parle du germe initial ante Charlie.

Il y a quelques années, mon mari m’a fait découvrir les dessins-animés humoristiques que sort le quotidien bengali Ananda Bazar à chaque Durga Puja et qui mettent en scène le combat à mort entre la déesse Durga et le démon-buffle Mahishâsura, sur fond d’actualité culturelle et politique. Alors que je suis habituée à ce genre d’humour depuis m’a tendre enfance (je suis française après tout), j’ai été très surprise, mais j’ai vite compris pourquoi. J’étais étonnée que cela soit possible ici en Inde et qui plus est, par un quotidien avec un très large lectorat comme Ananda Bazar (vs. un magazine satirique au tirage relativement limité). Pourquoi Ananda Bazar et ses caricatures de Durga n’étaient pas inquiétés, alors que l’artiste américaine Nina Paley et son film d’animation Sita Sing the Blues étaient pris pour cible par une organisation hindoue d’extrême droite ? Le fait est qu’ici, au Bengale Occidental, on peut caricaturer Durga (#ILoveKolkata), mais qu’il serait impossible d’imaginer à Diwali, le Times Of India ou le Dainik Jagaran mettre en scène Ram et Sita dans un dessin-animé humoristique qui moquerait en même temps l’intelligentsia politique. Si cela était possible, alors l’atmosphère serait bien plus respirable…

***

« Si vous voulez un baromètre de la liberté d’expression et comprendre les tabous dans un pays, il faut aller voir les dessinateurs de presse. »  (Plantu)

***

Sur la polémique autour de PK :

Krishna Baldev Vaid et la notion d’identité fluide :

  • Krishna Baldev, Vaid Guzarâ Huâ Zamânâ, Bikaner, Vagdevi Prakashan (1981) 1997 ; Requiem pour le temps passé, tr. fr. Annie Montaut, Lausanne, InFolio, 2012.
  • Annie Montaut, « La Poétique du vide chez Vaid et la résistance à la violence communautaire », in, Annie Montaut (ed.), Purusârtha, n° 24, 2004.
  • Annie Montaut, « Du temps de la menace au temps de la violence et à la compassion » in La Modernité littéraire indienne, Presses Universitaires de Rennes, 2009.
  • Amartya Sen, Identity and Violence. The Illusion of Destiny, New York, W. W. Norton & Company, 2006 ; Identité et violence, tr. fr Sylvie Kleiman-Lafon, Paris, Odile Jacob, 2007.

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2 commentaires

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  1. Anna Zinetti Bertschy / Jan 21 2015 9:21

    Merci Clem … Je suis bien d’accord avec toi 🙂

    >

  2. mudgal / Avr 12 2015 12:01

    Très intéressant, merci

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