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24 juin 2011 / C. Mandal

Hindous-musulmans, deux communautés et un fossé ?

Il ne semble pas être sur le point de se combler le fossé qui sépare aujourd’hui en Inde les communautés hindoue et musulmane, et que la Partition de 1947 a contribué à mettre au grand jour (le débat de savoir si la Partition a créé ce fossé, que jusqu’alors les deux communautés vivaient paisiblement côte à côte dans le respect et la fraternité ou si la Partition n’a fait que révéler un fossé qui existait depuis toujours, donnant libre cours à des haines ancestrales, n’est pas clos, loin s’en faut et n’est l’objet de cet article). Ce constat n’est pas le mien. Sociologues et historiens s’accordent pour dire que les deux communautés « are growing apart » (je ne trouve aucune tournure en français qui exprime aussi bien ce phénomène). L’illustration la plus flagrante en est peut-être les attentats terroristes à répétition et les éclatements récurrents de violences communautaires. Mais cela perce aussi à travers les discours tenus.

Je fais partie d’un cercle amical de futurs docteurs en ingénierie. Ce sont des bengalis éduqués, amoureux de poésie et de musique classique, bref la fine fleur du pays et ils se trouvent qu’ils sont hindous. L’autre soir, la conversation s’est tournée à un moment donné vers les musulmans (ça y est, je me souviens, la playlist de clips hindi sur l’ordinateur passait Khwaja Mere Khwaja du film Jodha-Akbar). Et là s’est passé quelque chose d’assez inattendu (du moins pour moi et les aprioris que comme tout un chacun, je nourris).

Ils se sont mis à en parler comme un groupe d’Européens du XIXe pourraient parler d’une tribu cannibale d’Amérique du Sud, dont le nom est sur toutes les langues dans les salons, qui éveille chez eux une curiosité prompte à fantasmer, mais qu’ils connaissent finalement très mal et qu’ils dédaignent au fond profondément, perchés qu’ils sont sur le pied d’estal de la civilisation. Je dois confesser que toute la conversation était en bengali et je n’ai pu en comprendre que des bribes (cependant, mon impression générale a été confirmée plus tard par le résumé qui m’en a été fait par un ami). Du coup, c’est vers les visages que mon attention s’est portée. Et plusieurs trahissaient ce dédain piqué de curiosité et d’un faux sentiment de sympathie qui accompagne souvent les « – Vraiment ? – Mais oui, je t’assure ! ». Ici, c’était plutôt, « – Moi, il y a un musulman dans mon labo, et il y fait sa prière parfois. – Ah, oui ? (= on veut plus de détails) » Je ne sais trop qu’elle était la source de leur étonnement, sachant que certains de leur co-religionnaires hindous, lorsqu’ils sont allés au temple le matin, ramènent volontiers des offrandes (प्रशाद praśād), pâtisseries, fruits secs, riz soufflé, qu’ils distribuent à leurs collègues et camarades, sans se soucier de savoir si ceux-ci sont pratiquants ou non. Leur étonnement ne se limitait donc pas à l’intrusion de la religion dans la sphère professionnelle. C’était autre chose. Peut-être, était-ce justement cette chose diffuse et presque impalpable qui se dresse comme un mur entre les deux communautés. Cette attitude m’a presque plus effrayée que l’intolérance franche et directe de cette jeune fille de Lucknow, ingénieure en informatique, qui pendant le jugement sur la Babri Masjid nous expliquait, qu’à Lucknow, les quartiers les plus sales, ce sont justement les quartiers musulmans…

Alors j’ai essayé de me rappeler si j’avais déjà vécu cette situation en France (lorsqu’en compagnie de gens ayant déjà derrière eux un lourd bagage universitaire). Et malgré les débats actuels, parfois un peu limites, sur la minorité musulmane, l’identité nationale, la laïcité, l’immigration, il m’a semblé que non. C’est peut-être juste un hasard. Comme c’était peut-être aussi un hasard que ce soir là, la conversation prenne un tour pareil, que peut-être un seul esprit étroit a répandu sur tout le groupe l’effet malsain de ses préjugés propres.

Il est vrai cependant qu’à la différence de la France, l’Inde est une nation qui est faite de communautés qui sont pour ainsi dire étrangères les unes aux autres (la question de l’identité nationale, ne se pose pas du tout dans les mêmes termes). Il me souvient d’un déjeuner à Delhi avec un ami français et deux amis musulmans du Rajasthan (venus dans la capitale pour apprendre la langue russe avec l’intention de devenir guides touristiques spécialisés). Nous avions jeté notre dévolu (un peu par faute de choix) sur un restaurant familial proposant des spécialités de l’Inde du Sud. Une fois assis, voilà que nos deux compères  se lancent dans un échange comique sur la façon dégoûtante dont mangeraient les Indiens du Sud (empoignant le riz à pleine main etc.).

Live Together Separately, titre d’un ouvrage de Mushirul Hasan (co-édité avec Asima Roy, 2005), résume merveilleusement la réalité que trahissent ces anectodes. Nous n’avons malheureusement pas lu le dit ouvrage, qui doit être cependant fort intéressant, Mushirul Hasan étant une figure majeure des études historiques et culturelles sur l’Islam et la communauté musulmane en Inde.

  • Mushirul Hasan & Asim Roy (eds.), Living Together Separately: Cultural India in History and Politics, Delhi, Oxford University Press, 2005.

Pour une bibliographie complète des ouvrages publiés et édités par Mushirul Hasan, voir son C.V sur le site des Archives nationales dont il est l’actuel directeur.

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6 commentaires

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  1. Eugenie / Juin 25 2011 10:19

    J’ai entendu plusieurs fois une remarque en Inde l’idée (et la crainte) que les musulmans ne respectaient le planning familial (avoir environ deux enfants si je ne m’abuse) et qu’ils seraient bientôt plus nombreux que les hindous….
    Ceci dit, je pense que ce type de réaction sur « un voisin qu’on ne connait guère et qui nous fait peur » existe en France mais se traduit discursivement de manière beaucoup plus implicite (au niveau universitaire).

    Pour revenir à l’Inde, finalement, l’un des enjeux de quelques films bollywood, c’est de projeter une sorte d’utopie où hindous et musulmans vivent harmonieusement: http://inde2006-2007.over-blog.net/article-26277323.html: utopie nécessaire pour la société.

    • C. Mandal / Juin 25 2011 1:09

      L’idée que l’Islam autorisant la polygamie, les musulmans procréent beaucoup plus et seront bientôt dans une position numérique dominante, est en effet une idée assez répandue, en Inde, comme ailleurs.
      Il est louable que certains directeurs s’appliquent à souligner les exemples de respect et de fraternité via entre autre la mise en scène de grandes histoires d’amour inter-religionnaires. Cependant, je ne pense pas que ce soit une utopie nécessaire pour la société, au contraire, je pense que c’est une utopie dangereuse. Mieux vaut exposer la nécessité de vivre ensemble harmonieusement, en mettant un terme aux haines ancestrales, plutôt que d’ignorer l’existence de ces haines, laissant les problèmes et les blessures non-traités.
      C’est une idée que défent Krishna Baldev Vaid, auteur d’un excellent roman sur la Partition, Guzarā huā zamānā (1981) (sur le point de paraître en français sous le titre Temps passé, traduction d’Annie Montaut, éditions Zoé). Voir son interview dans Partition Dialogues. Memories of a Lost Home, Alok Bhalla (ed.), Oxford University Press, New Delhi, 2006.

  2. Ibn Khafaja / Juil 2 2011 10:59

    Juste une petite précision: en France, c’est toujours dans la bouche des êtres les plus cultivés, les plus distingués que j’ai entendu les pires horreurs: ces gens qui peuvent nourrir leurs sentiments de mépris d’arguments « intellectuels » et qui ont donc bonne conscience à proférer des choses « appuyées » par la raison et la culture (ou ce qu’ils s’imaginent être la raison et la culture). Je pense à deux de mes professeurs de prépa. Un professeur d’Histoire qui avait notamment assuré, au regard de la guerre d’Algérie que le monde musulman avait une fascination -culturelle- pour les armes blanches et le sang, le tout proféré sur un ton doctoral devant de petits étudiants en admiration devant le grand prof de prépa. Un autre, professeur de philosophie, kantien et adepte des lumières, était convaincu – et convaincant par la même occasion – de la nécessité de répandre ces lumières dans le monde (c’est-à-dire à toutes les cultures et tous les peuples qui n’ont pas eu la chance de donner naissance à Platon et à Voltaire ou à Kant et Cassierer). En première ligne: l’Islam et le monde musulman (conçus comme un tout, comme si entre l’Arabie-Saoudite et l’Ouzbékistan il y avait une sorte de continuité), encore tout enténébrés par la religion et l’ignorance…
    Mais au fond, ce racisme savant dans lequel se mêlent mépris de classe et éthnocentrisme, est l’objet de l’étude d’Edward Said: « Orientalism ». Et Nietzsche évoque déjà l’idée que certains académismes (la constitution de traditions universitaires, d’écoles de pensée) sont une entrave à l’esprit, en ce qu’elle l’empêche de penser en dehors de certains cadres.
    Aujourd’hui, les « intellectuels » du petit écran Finkelkraut, Pascal Bruckner, représentent très bien ce racisme en cravatte et beau-parleur.

    Souvent d’ailleurs (et même, presque toujours) le racisme est en réalité un mépris de classe et un élément de cette « distinction » dont parle Bourdieu, en ce qu’il permet avant tout de se distinguer des basses classes, celles auxquelles appartiennent les travailleurs immigrés… classes laborieuses, toujours perçues comme oisives (assistanat, chômage, etc.), ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, mais cela mériterait plus qu’une digression.

    Mais le tableau ne serait pas complet si je n’évoquais pas ma nourrice, qui, probablement votait pour le Front-National et qui représentait, elle, le racisme bête et populaire. Jamais je n’ai vu personne plus aimante et plus accueillante, notamment envers moi. Elle n’aimait pas les étrangers (surtout les Arabes et les Musulmans)… mais comme – fatalement… désolé pour cette lapalissade- toute personne cesse d’être étrangère, dès qu’elle devient familière, elle n’aurait jamais insulté un Arabe ou un Musulman déjà croisé, déjà vu, déjà rencontré: les mauvais étaient les autres. Quant à moi, j’aime et aimerai toujours cette femme, aussi raciste ou islamophobe soit-elle.

    Je pourrais aussi citer le cas d’enfants dont mes grands-parents se sont occupés – aide scolaire, etc. – et dont le père, petite frappe, expert en injures racistes, avait été condamné à la prison pour avoir tiré sur un Arabe, dans la région nantaise – mes grands parents s’occupaient de ses enfants dans le cadre d’associations caritatives catholiques. Ces mêmes enfants, dont j’ignore les convictions aujourd’hui, mais qui pourraient bien être celles de leur père, se sont retrouvés avec moi, ma soeur, et mes cousines, à pleurer sur les mêmes bancs d’Eglise lors de l’enterrement de mon grand-père.

    Les choses sont donc un peu complexes… à l’image de la nature humaine, des sentiments, de la vie…

    Pour être complet, il faudrait ajouter que je suis témoin de tant de scènes racistes, aujourd’hui, dans un pays entièrement musulman (racisme dont les victimes sont essentiellement d’autres musulmans: indiens, bengladeshis, indonnésiens – les Hindous et Chrétiens étant simplement classés dans la catégorie de ces pauvres êtres un peu à part que le Destin n’a pas gratifié des Lumières de l’Islam « Nour ‘ala Nour », disent les textes, terminologie étrangement soeur de celle à laquelle on m’a habitué à l’école française) et d’une violence telle que je pardonnerais presque à ceux – ils ne se comptent pas par centaines non plus ! n’exagérons rien – qui m’ont humilié par le passé (ces deux profs de prépas qui me faisaient passer pour un cannibale, ensauvagé et lascif aux yeux de mes camarades, par exemple) qui ne faisaient que manifester un sentiment humain, bien humain… trop humain.

    • C. Mandal / Juil 10 2011 12:05

      Là où la situation en Inde diffère de la France, c’est que l’Islam n’y est pas exactement une religion exogène, dans la mesure où dès le VIIe siècle des marchands musulmans sont venus s’installés dans le Sindh, puis sur la côte ouest. L’Inde du Nord a de plus vécu sous des gouvernements musulmans pendant plus de six siècles (fondation Sultanat de Delhi en 1210 – dernier empereur moghol détrôné en 1857 par les Britanniques), qui en ont modelé le visage artisanal, artistique, administratif et linguistique. Cela fait donc presque 1500 ans qu’hindous et musulmans vivent côte à côte. La présence musulmane en France date des années 50…

      Ce qui me fait en même temps sourire et m’effraie, c’est qu’une jeune fille indienne éduquée peut en même temps apprendre le kathak, professant préféré de loin le style nawabi de Lucknow au style plus purement hindou et religieux de la culture braj, et tout en regardant de haut la communauté musulmane actuelle (ce qui peut être mis sur le compte une opposition de classe, la communauté musulmane ayant pour une majeure partie râté le train du développement économique). Mais ce dédain envers la communauté musulmane est différent du dédain nourri envers par exemple les Biharis. Il contient un élément supplémentaire, qui est justement ce sentiment que les musulmans sont des étrangers…

      Regardant l’étranger qui cesse d’être un méchant étranger une fois familier, alors même que tout le reste de son groupe reste marqué du sceau « attention, étranger, dangereux », c’est un phénomène que j’ai aussi souvent rencontré. Je connais cette femme à Paris, hindou, d’origine gujarati et qui ne cache pas du tout sa haine des musulmans. Elle a cependant quelques amis pakistanais et elle justifie cette amitié par le fait qu’ils sont différents, que ce sont des exceptions à la règle, qu’ils ne sont pas comme les autres pakistanais, qu’eux ils sont gentils…

  3. kchhaya / Juil 12 2011 3:11

    « Souvent (et même, presque toujours) le racisme est en réalité un mépris de classe et un élément de cette « distinction » dont parle Bourdieu, en ce qu’il permet avant tout de se distinguer des basses classes, celles auxquelles appartiennent les travailleurs immigrés… classes laborieuses, toujours perçues comme oisives (assistanat, chômage, etc.) » extrait du commentaire d’Ibn Khafaja
    Ce racisme est similaire au ‘castéisme’ évoqué dans l’article « Tu viens d’une caste dégoutante » https://hindiadi.wordpress.com/2011/07/02/tu-viens-dune-caste-degoutante/. Ainsi le doctorant en tort est venu se présenter au chef de la sécurité accompagner de femme et enfant afin de prouver son statut de bon père de famille en contraste avec la domestique ‘calomnieuse’.

    Et c’est d’autant plus dangereux que nombre de personnes tente de justifier leur sentiment de racisme ‘irrationel’ avec des arguments ‘rationnels’ ou des observations comme celles de « cette jeune fille de Lucknow, ingénieure en informatique » décrite par C.Mandal « qui expliquait, qu’à Lucknow, les quartiers les plus sales, ce sont justement les quartiers musulmans. » La propreté des quartiers en Inde est plus souvent lié à la richesse de ses habitants qui peuvent payer pour entretenir les rues qu’à la qualité propre de ces mêmes habitants. Il en va de même à Paris ou l’avenue des Champs Elysées bénéficie d’une attention particulière des éboueurs en contraste avec les rues autour de Barbès Rochechouart.

    • C. Mandal / Juil 12 2011 5:45

      Ca n’a en effet pas de sens de comparer un quartier résidentiel d’hindous relativement aisés à un quartier musulman pauvre aux infrastructures vétustes (je suppose en effet qu’elle se référait aux quartiers du vieux Lucknow près du Chota Imambara ou du côté d’Aminabad)…
      La communauté musulmane est de plus globalement bien plus pauvre et sous-développée que la communauté hindoue et leurs quartiers ne font que refléter cette réalité économique…

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