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21 mai 2011 / C. Mandal

Le Trotter-Nama, d’Irwin Allan Sealy

Avec son nom aux sonorités anglo-saxonnes, Irwin Allan Sealy, pourrait induire en erreur quant à ses origines. L’auteur anglo-indien est né en 1951 à Allahabad (Uttar Pradesh, Inde) et réside aujourd’hui à Dehradun. Il a étudié la littérature anglaise au Saint-Stephen College de l’Université de Delhi, avant de mettre le cap sur l’Amérique (MA en littérature anglaise à la Western Michigan University). Ses petites classes, il les a faites à Lucknow, à l’école de La Martinière, fondée par Claude Martin, ce mercenaire français d’origine lyonnaise, tourné nawab (voir biographie complète sur Wikipedia). C’est lui et son palais rocambolesque, converti en école après sa mort en 1800, qui ont inspiré à l’auteur son premier roman. Dès la première ligne, le lecteur reconnaîtra dans le Nucklow de Sealy un naqli Lucknow… Le Trotter-Nama raconte (comme son sous-titre français l’indique) les « tribulations indiennes de Justin Trottoir, dit, Trotter, premier du nom et des générations qui le suivirent à Sans-Souci ».

Claude Martin était loin d’être un personnage terne.  À peine deux ans après le premier vol de montgolfière en France, il répète l’opération dans le ciel de Lucknow. Issu d’une famille de tisserand et excellent homme d’affaire, il se lance en Inde dans la production d’indigo. Souffrant de calculs de la vessie, il s’opère lui-même et envoie un rapport au Royal College of Surgeon de Londres. Il ne se mariera jamais, mais  à la mode nawabi, entrediendra toute sa vie plusieurs maîtresses de plusieurs décades ses cadettes. Homme des Lumières par son goût pour les sciences et les découvertes, humaniste dans son rôle de mécène et sa volonté de promouvoir l’éducation, Claude Martin fait cependant pâle figure face à son double fictionnel aux proportions gargantuesques. La description du petit déjeuner du Grand Trotter laisserait Rabelais couac. Les six générations suivantes seront toutes aussi hautes en couleurs.

Plus que Rabelais encore, c’est Laurence Sterne que l’on retrouve entre les lignes, les jeux topographiques, les digressions du narrateur (recettes de cuisine, annonces publicitaires etc.) et ses nombreuses adresses au lecteur. Irwin Allan Sealy en appelle aussi à la tradition des conteurs et c’est un autre nāmā qui nous vient à l’esprit : le Tutinama (« Les contes du perroquet »), série de 52 contes persans adaptés au XIVe siècle du Śukasaptati sanskrit. Et en effet, à plusieurs reprises, le narrateur nous dit tenir son récit de tel ou tel volatile…

Le travail de réécriture de l’auteur ne se cantonne pas à la fable (kathā ou qissā) et s’attaque aussi au genre de la chronique historique. Une autre couche de cet épais palimpseste, c’est l’Akbarnama d’Abul Fazl – les similarités entre le personnage du Grand Trotter et l’empereur Akbar sont nombreuses et explicites (voir entre autres, p. 314). De façon plus générale, la saga familiale des Trotter est un jeu sur le concept et l’écriture de l’histoire, chaque génération correspondant à une étape particulière de son évolution : I Légende, II Chevalerie, III Romance, IV Prose, Histoire (vide), V Décadence, VI Diaspora, VII Promesse de Revouveau (voir arbre généalogique, pp. 14-15).

Il est ainsi significatif qu’Eugène Trotter, septième du nom et compilateur du récit, soit celui qui incarne cette « promesse de renouveau » alors qu’il est révélé, en fin de roman, qu’il ne serait pas le descendant légitime du Grand Trotter, mais le fils bâtard d’un journaliste communiste, lui-même rejeton d’un blanchisseur hindou. Avec l’abâtardissement de la lignée Trotter, c’est le concept même de pureté (pureté de la ligne, de la caste etc.) qui est foulé aux pieds. Le thème n’est jamais explicitement abordé, mais il est au cœur de ce roman sur la communauté anglo-indienne, qui s’est retrouvée,  pour ainsi dire, le cul entre deux chaises. C’est elle qui est désignée par « l’Homme Gris » de l’hymne donné en exergue du prologue :

Endosse le fardeau de l’Homme Gris / Qu’aucun défi ne te rebute / Que le Beau t’appelle ou sourie / Lève-toi ! Lève-toi et lutte ! (p.17)

Si Irwin Allan Sealy a beaucoup en commun avec Rushdie – qui le premier a libéré le roman indien de langue anglaise du carcan d’une écriture réaliste conventionnelle (c’est contestable, mais la tradition universitaire voit les choses ainsi), il n’a cependant rien à lui envier, loin de là, au contraire même (je reprocherai entre autres à Rushdie d’écrire avant tout pour un public non-averti, qui ne connaît que peu ou pas du tout l’Inde ;  Sealy, lui, raconte son histoire sans chercher jamais à expliquer et expliciter ses références).

***

Extrait 1 (tiré du récit de la chute du Grand Trotter depuis sa montgolfière)

Ce que le Ganda Nala offre à sentir

Le trop-plein des fosses d’aisances, la pourriture végétale des marchés, l’écume des flaques stagnantes, le reflux des caviveaux, le dégorgement des canalisations, la puanteur des charognes, les remugles des cabinets, la bouillasse des tuyaux bouchés, la sueur des oiseleurs, la glu des séducteurs, le dépôt pelliculeux des nombrils, les salissures des sentiers, les bains de pieds des facteurs, les fuites des vidangeurs, les vidanges des débauchés, les sécrétions des ruts, les écailles des étals de poissons, la fange des basses-cours, les giclées territoriales des félins, la crasse des enfants des rues, le goutte-à-goutte des vieillards, le bol alimentaire des nourrissons, les cordons ombilicaux des hors-castes, les petites échappées des brahmanes, les tampons des toiletteurs de pompes funèbres, les balyures des barbiers, les évacuations des abattoirs, les eaux de vaisselle post-ragoûts, les raclures des étables, la corne aux ongles des parias, les pansements des médecins, les déchets des cuisiniers, les trouvailles des nettoyeurs d’oreilles, les découpes des chirurgiens, les évictions des mollahs, les eaux sales des marchands, les râpures des tanneurs, la gale des rats musqués, le sébum pressé des esthéticiens, les exhumations des charognards, la semence des eunuques, les rasures des tonsures, la bave des mendiants, les étrons des soldats, les crottes de nez des écoliers, les croûtes des traîtres flagellés, la pisse des m’as-tu-vu, les ampoules des joueurs de tabla, les crachats des porteurs de litière, les ordures des pots de chambre, les déjections…

Narrateur…

… des chauves-souris, les débordements des tas de fumiers, la vase des écluses, le restant des bûchers, le curetage des furoncles, le ratissage des rigoles, les éviscérations des bouchers, les énucléations des taxidermistes, le rebut des chiffonniers, les hardes des acrobates, les os des chasseurs, les cheveux des criminels, les oreilles des délateurs, les yeux des espions, les selles des sentinelles, le caca des politiciens, la mousse de savon des courtisanes, le lustre de la peau des lutteurs, les évictions des yogis, le vomi des gloutons les expectorations des colporteurs, le mucus des miséreux, les pustules des putains, les chancres des étudiants, les glaires des tuberculeux, le contenu des tumeurs, les poils d’aisselles des pleutres, les exsudations des bains de vapeur, les concrétions des cloaques, le coton des serviettes périodiques, les lavements…

Narrateur !….

… des crétins, les décharges des maquereaux, les eaux de toilette des lépreux, les postillons des ivrognes, les relents des usines de pickles, les ébullitions des fonderies, les scories des armuriers, l’acide des charretiers, les mues des reptiles, les esquilles des cadavres…

Narrateur, tu m’entends ? Tes yeux riboulent !…

… les alèses des incontinents, la bile des peintres à l’huile, les ulcères des historiens, les couches des bébés, les fausses couches des vierges, les gribouillages des tisserands, le tissage des gribouilleurs, le jus de bétel des cyclistes, le chewing-gum des motocyclistes…

Assez, Narrateur !

Quoi, hein, qu’est-ce ? Échanson, où suis-je ?

C’est fini, c’est fini, Narrateur. Là, prends une gorgée de ce vin de riz du Japon. Ça va te calmer.

Ô mon doux Ganymède ! L’espace d’un instant, j’ai bien cru… Oh non, c’est trop horrible !

Alors, arrête là. Passons à la suite. (pp. 58-59)

Le goût pour l’énumération, la verve et la place de choix réservée à tout ce qui touche au « bas matériel » évoquent immédiatement Rabelais. Les différents âges de la vie, enfance et vieillesse, les différentes castes et classes sociales, les différentes religions se retrouvent pour ne former qu’un fatras liquide, qui s’écoule – métaphore du temps qui passe – et qui sera, très symboliquement, la dernière demeure du Grand Trotter, donné comme ancêtre de toute la communauté anglo-indienne. L’énumération rabelaisienne prend cependant vers la fin une autre forme et le narrateur emporté par, à la fois le flot des mots, la réalité à laquelle ils réfèrent et les boissons spiritueuses que lui sert son échanson, semble atteindre un état d’extase, mais une extase inversée par rapport à celui du murid soufi, puisque non pas tournée vers la conscience de Dieu, mais vers perception de toutes les sécrétions diverses produites par l’humanité.

Extrait 2 (le père et le fils s’affrontent sans le savoir et sans se reconnaître, l’un commandant les forces armées de la Compagnie des Indes, l’autre au service d’un roitelet marathe)

Mais qui donc est-ce là, menant l’ennemi, ces yeux d’azur, ce corps céleste ? N’est-ce pas là lune, fils du Grand Trotter, ce garçon dont l’acier à moissonner les têtes, trois fois forgé, est passablement inquiétant ? Ne naquit-il pas de Sultana (Coupe de Grâce), conçu par une nuit sans ennui ? Bien que le lait n’ai pas séché sur ses lèvres impassibles, il commande à des hommes. Il lance à l’adresse de l’être imposant qui lui fait face des insultes intranscriptibles et attaque avant que l’autre soit prêt. Le Grand Homme se contente de s’esclaffer :

Ô jeune délicat ! Regarde bien ce corps, l’amplitude éléphantine de son mouvement, ses renflements effroyables.

Puis à son tour il déchaîne le feu de ses canons, expulse l’acier vers le ciel, qui retombe en spirale sur l’ennemi, causant des dommages. La bataille se poursuit jusqu’à l’heur où le noir corbeau de la nuit blottit le bec de la fureur sous l’aile du repos. Bien avant que le coucou du matin ait mis au coeur du dormeur la fièvre du réveil, les adversaires étaient retournés au combat, le Grand homme n’ayant pas cédé un pouce de terrain.

Le lait de ta mère brille encore sur tes lèvres, nargue-t-il l’autre (sans le connaître), tu aurais mieux fait de le lécher  [tu serais plus gras], croissantelet de lune !

À ces mots le fils de Sultana répond par une autre injure impossible à rapporter. (Tous les chagrins du monde dérivent de l’envie ; finissons-en avec elle ; parmi les autres péchés, signalons la convoitise, l’orgueil, la colère et la luxure.)

Ô virgule ultime de lune, chante le Grand Trotter, avant la nuit tu connaîtras l’éclipse ! (pp. 300-301)

L’histoire de Rostam et Sohrab, racontée par le poète persan Firdousi dans son Livre des Rois, constitue ici un hypertexte ouvertement revendiqué dans le titre du chapitre : « La bataille des géants dans le Sud (d’après Firdousi) ».

Extrait 3 (passage qui clôt la description – savante – de Sans-Souci)

En perpétuelle transcendance, Sangam échappe à l’état plus-que-parfait du palais prussien. D’un point de vue, il est anglo-mauresque, d’un autre, sino-byzantin, d’un autre, hindo-pain d’épices, d’un aute gothico-œcuménique. De tous, c’est un miracle. Les pigeons qui pullulent sur les remparts roucoulent à qui mieux mieux : ro-co-co, ro-co-co. Les accusations de frivolité volent bas ; on en voit, chaque jour, qui manquent de loin leurs cibles.

C’était l’incise artistique. Elle ne sera suivie d’aucune autre. Louez le Seigneur. (p. 343)

***

Bref, ce roman est pour tous ceux qui ont aimé Lucknow et surtout pour ceux qui sont irrévoquablement tombé sous le charme de La Martinière, errent en rêve sur les marches de la cour, longent dans leurs pensées le canal et son chemin poussiéreux, déambulent en imagination dans les escaliers en colimasson, sur les balcons et les terrasses

***

La Martinière School, Lucknow


Références bibliographiques :
  • Irwin Allan Sealy, The Trotter-Nama: A Chronicle, New York, Knopf, 1988 ; London, Penguin Books, 1990 ; New York, Viking Penguin, 1990 / Le Trotter-Nama : Les tribulations indiennes de Justin Trottoir, dit Trotter, premier du nom, et des générations qui le suivirent à Sans-Souci, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, Paris, Fayard, 2007.
  • À propos de Rushdie écrivant avant tout pour un public occidental : Harish Trivedi, « Salman the Funtoosh: Magic Bilingualism in Midnight’s Children« , in Rushdie’s Midnight’s Children. A Book of Readings, Meenakshi MUKHERJEE (ed.),  Delhi, Pencraft International, 1999.
  • Sur le concept de « bas matériel » : Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, 1970.
  • Sur Claude Martin et La Martinière (Lucknow) – illustrations (photographies et gravures) et article de l’historienne Ms. Rosie Llewellyn-Jones : ressources en ligne de l’Université de Columbia.
  • Sur la culture nawabi de Lucknow au XVIIIe-XIXe siècle : émission consacrée au sujet par France Culture, 19 juin 2011.

Autres romans et publications d’Irwin Allan Sealy :

  • Hero: A Fable, London, Secker and Warburg, 1991.
  • From Yukon to Yukatan: a Western Journey, London, Secker & Warburg, 1994.
  • The Everest Hotel: A Calendar, London, Doubleday, 1998 / Everest Hotel : Un cycle de saisons, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, Arles, P.Picquier, 2001.
  • The Brainfever Bird, London, Picador, 2003.
  • Red: An Alphabet, London, Picador, 2006.
  • « Last In, First Out », Delhi Noir (anthologie de nouvelles par divers auteurs contemporains), édité par Hirsh Sawhney, HarperCollins, 2009.

Revues critiques et autres :

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2 commentaires

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  1. Dominique Vitalyos / Juin 19 2011 1:31

    Ah, quel plaisir de trouver enfin un article sur ce livre gigantesque et protéiforme si mal (re)connu !

    • C. Mandal / Juin 19 2011 5:24

      Oui, c’est bien dommage en effet qu’en France les projecteurs soient braqués sur les Salman Rushdie et les Divakurini, laissant dans l’ombre bien d’autres qui mériteraient d’être mieux (re)connus !
      Félicitations pour votre traduction excellente ! J’avais pu déjà apprécier votre plume avec les oeuvres de Basheer qui trônent depuis parmi mes favoris…

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