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28 avril 2011 / C. Mandal

Fireproof, de Raj Kamal Jha

Fireproof, paru en 2007 (2008 pour la traduction française), est le troisième et dernier roman de Raj Kamal Jha, un ancien de l’I.I.T Kharagpur, aujourd’hui directeur de rédaction du quotidien The Indian Express (pour plus d’informations biographiques, consultez la page de l’Université Emory qui lui est consacrée : Raj Kamal Jha). L’auteur y traite de façon originale des émeutes communautaires qui ont mis le Gujarat à feu et à sang en 2002. L’auteur, qui avait alors couvert les faits en tant que journaliste, en donne en épilogue du roman un résumé « matter of facts » :

Violence began on February 27, 2002, when a train, the Sabarmati Express, was stopped and attacked near Godhra, a town about 150 km from Gujarat’s capital city of Gandhinagar. The exact nature and sequence of events surrounding the attack is still not clear, with conflicting reports from conflicting inquiry commissions … According to the case filed by the Gujarat police, several Muslims conspired to attack the train and set it on fire.

What is clear, however, is that fifty-nine passengers, all Hindu, were killed when fire broke out in one coach of the train, S-6. Among those killed were several ‘activists’ on their way back from Ayodhya (in the northern state of Uttar Pradesh), where they had been campaigning to build a temple in place of a mosque, the five-hundred-year-old Babri Masjid, that was illegally demolished in 1992. (That demolition had itself sparked off Hindu-Muslim violence across the country in which hundreds were killed.)

The Vishwa Hindu Parishad (the World Hindu Council, a forty-year-old ‘religious-cultural’ group) called a strike to protest the Godhra train attack the next day across the state. Endorsing the strike was the Bharatiya Janata Party (BJP), which ran the government in Gujarat and, then, the Centre as well.

Beginning February 28, 2002 – and continuing for almost a month – cities and villages across the state saw unprecedented violence targeted against Muslims, with clear evidence in many cases that police, if not complicit, looked the other way as the massacres went on. Over a thousand men, women and children were killed, more than 70 per cent of them were Muslim. (pp. 385-386)

Le roman n’a rien d’un témoignage classique. La couverture, sur laquelle n’apparaissent que deux mots, « Help me », tracés du doigt sur une vitre embuée, donne à penser qu’il s’agit là d’un thriller, d’un roman d’horreur, pas d’un récit réaliste relatant des faits historiques. Et en effet, Fireproof n’est pas un récit réaliste conventionnel bien qu’il vous oblige à avaler une réalité peu digeste que les récits des journalistes ne parviennent qu’à nous faire toucher du bout des lèvres.

Le roman se présente aux premiers abords comme un roman à suspens mêlant des éléments de fantastiques, variant les médias et les supports (insertion de photos, de notes de fins de chapitres, de pièces-jointes). Il s’ouvre sur cette supplique au lecteur : « Don’t listen to the dead, please do not listen to the dead ». Mise en garde ? Non, psychologie inversée. Le roman est une longue marche vers la reconnaissance de la culpabilité.

Le récit commence ainsi. Le narrateur, Jay, est à l’hôpital où sa femme est en train d’accoucher. De la salle d’attente, il croise le visage d’une jeune femme, collé à une fenêtre du bâtiment d’en face. Elle trace dans la buée de la vitre ces deux mots : « Help me ». Intrigué, il décide d’aller voir, mais trouve la chambre vide. À son retour, la sage-femme lui remet son enfant, une chose informe, sans bras, ni jambes, qui n’a d’humain que les yeux. Jay ramène l’enfant chez lui. Il reçoit alors un appel étrange d’une jeune femme qui dit être celle de l’hôpital. Elle lui confie connaître un moyen de « remettre en ordre » le bébé (« to set him right »). Elle lui donne rendez-vous le lendemain après-midi à la gare…

Pistes d’analyse pour ceux qui ont lu le roman…

Un roman engagé.

Outre la violence en elle-même, l’auteur dénonce un certain nombre d’éléments qui ne ressortent pas des haines communautaires (profondément ancrée, qui ne s’apaiseront qu’au terme d’un long processus), mais qui sont des dysfonctionnements « étatiques » (aux quels, on peut à court terme plus aisément remédier), comme la passivité de la police, l’absence après les faits de procédures judiciaires réelles, autant de choses qui facilitent les phénomènes psychologiques de refoulement et d’oubli de la part des bourreaux. Stanley J. Tambiah, dans son étude des émeutes communautaires, Leveling Crowds, explique ainsi :

[W]hat participants have done does not call for individual personal accountability, a sense emboldened by the collusion of the police; it has received a patriotic benediction and has merged in an impersonal anonymity. (p. 280)

Although murder is not unknown in daily life, mass homicide … is an excessive act that breaks through ordinary norms of restraint. Yet for the most part, this homicide in ethnic conflict is usually seen as legitimate and justified, and it is not accompanied by public remorse on the part of the aggressors. In any case, it is rarely followed by arrest and prosecution in courts of justice. (p. 282)

Au premier plan, des individus.

Les termes « hindous » et « musulmans » ne sont presque jamais utilisés dans le corps du récit. C’est un roman sur la violence communautaire dont les « communautés » sont absentes. Ne restent que des hommes qui exercent une violence (extrême, absolue) sur d’autres hommes. Les victimes qui s’expriment en fin de chapitres sous forme de brefs autoportraits commençant tous par « I am », ne se décrivent jamais comme « musulmanes » et leur appartenance religieuse n’est que suggérée. Seules les victimes dont le sort est relaté dans les pièces-jointes ont des noms propres (Tariq, Shabnam) qui permettent une identification religieuse immédiate, les autres ne sont que « Ward Guard », « Taxi Driver », ou « Floor Body ».

La « foule » (ou « mob »), acteur principal dans les émeutes communautaires, n’apparaît qu’à deux reprises et n’est personnifiée le reste du temps que par quelques individus isolés sous les termes de A, B, C et D. L’auteur ne joue donc pas la carte « psychologie des foules » qui déresponsabilise l’individu.

De l’amnésie à la reconnaissance : périple d’une conscience coupable.

[B]rutalities committed as a member of an inflamed mob … may not take crippling psychic toll on the aggressor at the level of the individual/self … [A]fter bouts of violence, the participants seemingly return to their normal daily lives and continue to live side by side with their erstwhile enemies. (p. 230)

C’est ce phénomène décrit par Stanley J. Tambiah qu’illustre l’amnésie dont est victime le narrateur, Jay. Quand pour tuer l’ennui de l’attente, celui-ci décide de partir « explorer » la chambre de Miss Glass, cette chambre est clairement une métaphore de l’inconscient :

Again and again, over and over, I have gone back, in my head, to find out what made me do what I did that night, what made me search out that room and enter it … I knew I had nothing to do that night other than to kill a few hours before I could take Ithim home and exploring that room seemed more inviting a prospect than sitting in the lobby. (p. 57)

La violence n’est donc jamais racontée par le narrateur qui est toujours dans l’esquive. Quand ce ne sont pas les victimes qui s’expriment elles-mêmes, son récit est pris en charge par des tiers, entités abstraites, anomymes, voire témoins improbables, choisis pour leur « objectivité » (Book, Towel et Watch dans la pièce en deux actes de la fin) qui n’ont qu’un but, faire rentrer de force dans l’esprit coupable du narrateur l’horreur de ses actes. Concernant la représentation de la violence, il s’agit là d’une démarche littéraire qui met le narrateur et le lecteur sur un pied d’égalité d’un point de vue fonctionnel. Tous deux sont lecteurs des pièce-jointes qui contiennent les récits les plus atroces, tous deux sont spectateurs/auditeurs des témoignages de Towel, Book et Watch. Ce qui a pour conséquence, non seulement de supprimer toute instance intermédiaire entre le lecteur et l’acte transgressif absolu (ce dernier se prend la réalité de cette violence « en pleine face », sans l’action atténuante – pas forcément voulue, souvent état de fait – du récit narré par un narrateur qui a pré-digéré cette violence), et de mettre le lecteur en position de coupable, l’associant à « Monsieur tout le monde », témoin passif, barricadé dans son bangalow, tranquillement assis devant son poste de télévision.

La violence communautaire, un produit de la modernité.

Si les haines inter-communautaires sont ancestrales, leur concrétisation sous forme d’émeutes meurtrières est un phénomène plus récent qui s’enracine dans un monde à l’économie globalisée où tout le monde voudrait sa part du gâteau. Une fois encore, Stanley J. Tambiah nous prête ses lumières :

Ethnic conflicts manifest and constitute a dialectic. On the one hand there is a universalizing and homogenizing trend that is making people in contemporary societies and countries more and more alike … in wanting the same material and social benefits of modernization … On the other hand, these same people also claim to be different, and not necessarily equal, on the basis of their ascriptive identiy, linguistic difference, ethnic membership, and rights to the soil. In this later incarnation, they claim that these differences … should be the basis for the distribution of modern benefits and rewards. These compose the particularizing and separating trend among the populations of modern polities.

C’est ce caractère avant tout économique qui ressort de la description de cette foule que le narrateur aperçoit depuis le bus :

Over Busdriver’s head … the mob appeared like a thick black line etched where the sky meets the city, stretching from one end of the street to the other, thicker than a mere line, more like a band of several lines, about ten or so, like bar codes you see on products in markets these days, each drawn behind the other, close, hardly any space between. Each moving, all moving … (p. 229)

Le pouvoir rationalisant de l’écriture.

Face à la cacophonie des médias, radio et télévision, l’écrit apparaît comme une forme rationalisant. Le noir et blanc de l’écriture s’oppose en effet à la « débauche de couleur » suscitée par les émeutes :

I will tell it like it is, and now, I will describe everything else in a fashion, absolutly matter of fact, just like I did with Ithim in the beginning, switching off the adjectival lights, using terms cold and clinical, black and white. (p. 135)

Le terme « riot » a en effet en anglais une dimension polysémique que la traduction française d’émeute n’a pas. « A riot of colours » signifie « une débauche de couleur ». Or l’auteur joue sur la polysémie du terme, à travers entre autre trois couleurs récurrentes, le rouge, le blanc et le bleu, qui sont les couleurs que portent Miss Glass quand elle apparaît en rêve à Jay, et qui sont celles que portent aussi la suédoise retrouvée congelée dans l’Himalaya, qui sont enfin aussi les couleurs du théâtre, avec des chaises rouges pour les premiers rangs près de la scène, puis derrière des rangs bleus, et enfin blancs. L’explication à ses trois couleurs, dont l’ordre n’est pas anodin, nous est donnée par la description dans les dernières pages du roman, d’enfants gravement brûlés, que Jay aperçoit alors qu’il gagne la chambre de sa femme :

Through the sheet, I could see their charred flesh, I could see what the fire had done, peeling away their skin, I saw the red and the blue and the white of clotted blood, veins, muscle and fat. (p. 370)

Le recours au fantastique.

Pour commencer, une définition, celle de Todorov :

Dans un monde qui est bien le nôtre … se produit un événement qui ne peut s’expliquer par les lois de ce même monde familier. Celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions possibles : ou bien il s’agit d’une illusion de ses sens, d’un produit de l’imagination et les lois du monde restent alors ce qu’elles sont ; ou bien l’événement a véritablement eu lieu, il est partie intégrante de la réalité, mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de nous … Le fantastique occupe le temps de cette incertitude. (La Littérature fantastique, p. 29)

Le choix du fantastique n’est pas un choix esthétique, mais une stratégie spécifique de représentation. La liminarité du genre fantastique permet en effet de rester à la limite de l’irrationnel – le mal absolu – et du rationnel – la réalité des événements. Il permet de représenter cette transgression absolue sans en faire une absurdité soudaine et exceptionnelle (les violences de la Partition sont souvent vues par les victimes et protagonistes eux-même comme une parenthèse de folie), en la replaçant au contraire dans une certaine banalité quotidienne.

Césure pour les uns, rupture pour les autres.

Les émeutes constituent un phénomène de courte durée qui interrompt momentanément le fil l’histoire, avant d’être réintégré a posteriori dans une continuité. Cependant cette interruption n’est pas de la même nature selon que l’on se place du côté de l’agresseur ou du côté de la victime. L’agresseur retourne aisément (et presque tout naturellement) à sa vie normale, ce qui est tout à fait impossible pour la victime. Il y a donc du côté de l’agresseur simple césure, alors qu’il y a véritable rupture du côté la victime, une rupture définitive, comparable à celle que crée le basculement de l’événement fantastique dans le surnaturel.

On a dans le roman la rencontre de deux systèmes référentiels distincts. Cette rencontre est d’abord la rencontre de deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Alors que cette rencontre, impossible dans un ordre naturel et rationnel, a lieu, à l’inverse, la rencontre que permettent a priori les lois de la Nature, celle du bourreau et de la victime rescapée, n’a jamais lieu. L’acte transgressif a creusé un fossé entre les deux, la victime appartient désormais à un monde séparé. La séparation classique, et qui fait appel chez le lecteur à tout un imaginaire, qu’il existe entre le monde des vivants et le monde des morts est métaphorique de cette différence irréductible, comme est métaphorique de la culpabilité la figure du mort qui vient hanter les vivants.

La césure créée par l’acte transgressif permet cependant le surgissement d’un monde dans l’autre, le retour du refoulé et de la culpabilité qui l’accompagne, après quoi, le fossé ouvert par l’acte transgressif semble se refermer, en ne laissant qu’une cicatrice memento :

I was walking to the bed, only three steps away from my wife … when the floor below me gaped open at my feet, like the universe itself.

Black, cold, and limitless.

But afater all I had been through, this was a mere distraction, I was sure … This was only three steps, one, two and three.

So I took the first step.

And I fell. (p. 373)

Au cour de cette chute interminable, Jay croise la mère de Tariq, les parents de Shabnam et la belle-fille d’Abba, Ithim dans les bras, puis se fait entendre une voix et alors lentement, il se met à remonter. Cette voix n’est autre que la sienne :

One after the other, three words, words that until then I hadnt once spoken, not once even thought, words that came not in a steady rush but spread out, stretched, gaps of silence between each: I am guilty. (p. 373)

Cette chute est pour Jay une renaissance. Certes, le sentiment de culpabilité demeure, mais en sourdine :

[T]he voice was back, this time as a whisper, soft and gentle, I am guilty, as if if had deliberatley lowered its pitch, not to disturb my wife and child. (p. 373)

Mais on n’a pas de phénomène semblable du côté des victimes dont la dernière image qui en est donnée est celle du précipice, qui n’est autre qu’une image des enfers, non pas au sens chrétien, mais au sens de monde souterrain. S’il ne peut y avoir par définition de catabase salvatrice pour les morts, il n’y en a pas non plus pour les victimes rescapées pour qui la béance crée par les événements ne se refermera probablement pas.

Bibliographie :
  • Raj Kamal Jha, Fireproof, London, Picador, 2007 / traduit en français par Alain Porte : Et les morts nous abandonnent, Arles, Actes Sud, 2008.
  • Raj Kamal Jha, If You Are Afraid of Heights, Orlando, Harcourt, 2005. (Extraits publiés dans The Little Magazine, vol. I, issue 1, mai 2000)
  • Raj Kamal Jha, The Blue Bedspread, London, Picador, 2000 / traduit en français par Céline Zins : Le Couvre-lit bleu, Paris, Gallimard, 2001.
  • TAMBIAH, Stanley J., Leveling Crowds. Ethnonationalist Conflicts and Collective Violence in South Asia, Los Angeles, University of California Press, 1996.

Revues critiques :

Sur le même sujet :

Littérature :

  • Shashi Tharoor, Riot, New York, Arcade, 2001. (roman, n’ai pas lu, mais les critiques ne sont pas bonnes)

Cinéma :

  • Parzania, 2007, réalisation Rahul Dholakia. (inspiré de faits réels : Naseeruddin Shah joue un projectionniste parsi dont le fils a disparu durant les émeutes de février 2002. Le film est bien ficelé – à l’exception du caractère de l’américain qui fait une thèse sur Gandhi – et soulève des questions intéressantes, entre autre celle de la responsabilité du gouvernement de Narendra Modi. Bref, à voir)
  • Mr. and Mrs. Iyer, 2002, par la réalisatrice bengali Aparna Sen (casting : Konkona Sen, Rahul Bose, Bhisham Sahni ; l’histoire reprend une trame narrative semblable à la nouvelle de Maupassant, Boule de Suif : un bus de touristes est assailli par un groupe de militants hindous kashemiri, face à la menace chacun réagit à sa façon)
  • Fiza, 2000, scénario et réalisation Khalid Mohammed (casting : Karisma Kapoor, Hrithik Roshan, Jaya Bacchan, Manoj Bajpai ; le film dépeint avec une certaine naïveté la relation entre Fiza et son frère Aman qui après le traumatisme des émeutes de 1993 a rejoint un groupe armé terroriste)
  • Bombay, 1995, de Mani Ratnam (mettant en scène un couple hindo-musulman – joué par Manisha Koirala et Arvind Swamy, pris dans la tempête des émeutes post-démolition de la Babri Masjid)
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