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21 janvier 2015 / C. Mandal

#JeSuisCharlie, parce que le rire est sacré

Nous sommes le jeudi 8 janvier 2015. Hier, à 11 h 30 deux hommes cagoulés et armés ont débarqué dans la rédaction du magazine satirique Charlie Hebdo et ont fait feu en criant « Allah O Akbar ! » (« Dieu est grand »). Bilan : 12 morts, dont les principaux rédacteurs et dessinateurs du journal et deux policiers (dont l’un s’appelait ironiquement Ahmed). Je suis choquée, atterrée, démoralisée.

Mais je décide de profiter de la sieste du petit bout de femme qui fera la génération de demain pour rédiger cet article qui me trotte depuis longtemps dans la tête.

Je vis en Inde, dans « la plus grande démocratie du monde » et je constate qu’ici comme ailleurs, la liberté d’expression est sans cesse menacée, sans cesse bafouée. Le dernier exemple en date étant le tohu-bohu créer autour du film PK. Aamir Khan y incarne un extra-terrestre débarqué sur terre et qui se met en quête de Dieu. N’ayant pas encore vu le film, je ne vais pas m’étendre. PK semble néanmoins être une comédie légère qui se contente de toucher du doigt certaines contradictions inhérentes aux cultes religieux. Rajkumar Hirani n’entreprend là rien d’original ou de révolutionnaire. Cela fait des siècles que les philosophes, hommes de lettres et artistes s’en prennent à la religion et particulièrement à ses signes extérieurs, que ce soit Molière dans son Tartufe ou le poète mystique Kabir.

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Le film semble en tout cas bien innocent face aux caricatures férocement satiriques du prophète Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Mais le simple fait de se moquer gentiment de certains pandits et autres serviteurs de Dieu ne plaît pas à ces messieurs de la Vishwa Hindu Parishad. Dieu merci la Cour Suprême de Delhi a déclaré que le film n’était pas offensant et celui-ci a d’ailleurs été très largement plébiscité par le public, puisqu’il a 3 fois franchi la fameuse barre des « 100 crores ».

Ce n’est bien sûre pas la première fois que les extrémistes hindous s’en prennent à un film. La réalisatrice canadienne Deepa Mehta a eu plusieurs fois affaire à eux (avec Fire en 1996, puis Water en 2005). Les hommes de lettres ne sont pas laissés pour compte, loin de là. L’essai Three Hundred Ramayanas: Five Examples and Three Thoughts on Translations d’A. K. Ramanujan est supprimé du programme de licence de l’Université de Delhi en 2008 après des protestations violentes de l’aile étudiante du BJP ; Such a Long Journey de Rohinton Mistry est retiré en 2010 du programme de l’Université de Bombay – raison : les quelques lignes désobligeantes qu’il contient envers la Shiv Sena. On peut également citer deux autres affaires, impliquant elles, des chercheurs américains : En 2014, Penguin India stoppe la publication du livre The Hindus: An Alternative History de Wendy Doniger ; en 2004 le Bhandarkar Oriental Research Institute à Pune est vandalisé en réaction à la publication par James W. Laine d’un livre sur Shivaji, pour la rédaction du quel il s’était servi de manuscrits conservés par l’institut. Les radicaux musulmans ne sont pas non plus en reste. Les fatwas contre Salman Rushdie et Tasleema Nasreen ont fait le tour du monde. La liste n’est pas complète et le but de cet article n’est pas de faire un état des lieux exhaustif.

Tout ça ne me sert que d’introduction. Je souhaiterais néanmoins dès lors affirmer que ce ne sont pas ces attaques à la liberté d’expression par une minorité de gens obtus qui savent faire beaucoup de bruit qui chagrinent. Ce sont les réactions d’acceptation, de repli, de soumission.

La sagesse populaire parentale dit que lorsqu’un enfant fait un caprice, il ne faut pas qu’il ait gain de cause, sans quoi il réitérera encore et encore, ayant fait le constat que sa « méthode » est efficace. J’aurais envie de dire que c’est la même chose… Ne leur laissons jamais avoir gain de cause et ils finiront pas se lasser…

***

10 jours ont passé depuis que j’ai commencé cet article. Entre temps, beaucoup d’encre a coulé. Une partie du monde a fait bloque derrière le slogan « Je suis Charlie » et une autre partie condamne ou questionne la légitimité des dessinateurs du magazine satirique et la liberté d’expression « à la française ». A-t-on le droit de s’en prendre au Dieu et au prophète de 1, 5 milliard de gens ? A-t-on le droit de se moquer du sacré ? Personnellement, il me semble que oui…

Je ne sais pas si l’humour est une arme contre le fanatisme (et le fascisme), mais la capacité à accepter la moquerie, à faire preuve d’auto-dérision est certainement le signe d’une société en bonne santé. À l’inverse, une société minée de tabous est une société dangereuse et en danger.

Krishna Baldev Vaid l’a très bien montré dans son roman Guzrâ Huâ Zamânâ (traduit en français par Annie Montaut, sous le titre Requiem pour le temps passé). L’auteur y dépeint la vie des habitants d’une petite casbah du Penjab dans les années 40. Il y décrit la montée des tensions jusqu’au dénouement tragique : la Partition en 1947. Il nous dépeint une société travaillée par des tensions communautaires, mais où il était tout de même possible de vivre ensemble et de rire des uns des autres. Après une absence de quelques années, lorsque Biru, le héros et narrateur, revient dans sa casbah, il constate que, du fait de la situation politique, les tensions communautaires se sont tellement accentuées, qu’il n’est plus possible de rire de tout comme avant. Tout ce qui touche à l’identité religieuse est désormais devenu tabou. Il prend pour exemple ses deux amis sikhs, Hardayal et Jita :

हरदायल और जीता सच्चे सिक्ख बनते जा रहे हैं … कहते हैं, अगर पाकिस्तान बन गया तो सब मुसलमान उनके जानी दुश्मन हो जायेंगे। असलम समेत… जो बातें पहले मज़ाक़ में कहा करते थे, वही अब पक्के मुँह से कहने लगे हैं, यानीकि संजीदे हो गये हैं। पहले ख़ुद सिक्खी का मज़ाक़ उड़ाया करते थे, अब हर मज़ाक पर मरने मारने पर उतर आते हैं। (p. 470)

Hardayal et Jita sont en voie de devenir de vrais fanatiques (…) Ils disent que si le Pakistan voit le jour, tous les musulmans deviendront leur ennemi mortel. Y compris Aslam (…). Ce qu’ils disaient avant pour rire, ils le disent maintenant très sérieusement. Autrement dit, ils ne rigolent plus. Avant, ils se moquaient eux-même des sikhs. Maintenant, ils vous sautent à la gorge à la moindre plaisanterie.

Ce monde où il n’est plus permis de rire, Biru l’appelle « Haivanistan » (de l’arabe « haivan », la bête, la brute, juxtaposé au suffixe persan « stân », le lieu – que l’on retrouve dans Pakistan, Afghanistan etc.). Dans le même passage, il affirme que celui qui rit ne peut faire preuve de bestialité. La capacité à l’auto-dérision est à articuler avec la notion d’identité fluide ou d’identité « non-contrastée » (telle qu’elle a entre autre été développée par Amartya Sen). Krishna Baldev Vaid ne parle pas directement d’identité fluide, mais fait, à travers plusieurs de ses personnages, l’apogée de la « bâtardise », qu’il théorise « comme une parade essentielle contre la guerre sainte : car pour tuer, dit-il, il faut avoir des certitudes, être sûr de sa propre identité comme une et distincte de celle de l’autre, sûr que l’autre est ainsi l’ennemi. » (Annie Montaut, « Du temps de la menace au temps de la violence et à la compassion » in La Modernité littéraire indienne, Presses Universitaires de Rennes, 2009).

Voilà en bref pourquoi je crois qu’il est « sain » de pouvoir rire de tout (de Dieu, de ses prophètes, des hommes politiques – de tout ce qui au fond peut menacer de dériver et de sombrer dans le fanatisme ou la tyrannie) sans que cela finisse dans un bain de sang…

À vrai dire, je ne suis toujours pas arrivée au point de départ de cet article. Je parle du germe initial ante Charlie.

Il y a quelques années, mon mari m’a fait découvrir les dessins-animés humoristiques que sort le quotidien bengali Ananda Bazar à chaque Durga Puja et qui mettent en scène le combat à mort entre la déesse Durga et le démon-buffle Mahishâsura, sur fond d’actualité culturelle et politique. Alors que je suis habituée à ce genre d’humour depuis m’a tendre enfance (je suis française après tout), j’ai été très surprise, mais j’ai vite compris pourquoi. J’étais étonnée que cela soit possible ici en Inde et qui plus est, par un quotidien avec un très large lectorat comme Ananda Bazar (vs. un magazine satirique au tirage relativement limité). Pourquoi Ananda Bazar et ses caricatures de Durga n’étaient pas inquiétés, alors que l’artiste américaine Nina Paley et son film d’animation Sita Sing the Blues étaient pris pour cible par une organisation hindoue d’extrême droite ? Le fait est qu’ici, au Bengale Occidental, on peut caricaturer Durga (#ILoveKolkata), mais qu’il serait impossible d’imaginer à Diwali, le Times Of India ou le Dainik Jagaran mettre en scène Ram et Sita dans un dessin-animé humoristique qui moquerait en même temps l’intelligentsia politique. Si cela était possible, alors l’atmosphère serait bien plus respirable…

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« Si vous voulez un baromètre de la liberté d’expression et comprendre les tabous dans un pays, il faut aller voir les dessinateurs de presse. »  (Plantu)

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Sur la polémique autour de PK :

Krishna Baldev Vaid et la notion d’identité fluide :

  • Krishna Baldev, Vaid Guzarâ Huâ Zamânâ, Bikaner, Vagdevi Prakashan (1981) 1997 ; Requiem pour le temps passé, tr. fr. Annie Montaut, Lausanne, InFolio, 2012.
  • Annie Montaut, « La Poétique du vide chez Vaid et la résistance à la violence communautaire », in, Annie Montaut (ed.), Purusârtha, n° 24, 2004.
  • Annie Montaut, « Du temps de la menace au temps de la violence et à la compassion » in La Modernité littéraire indienne, Presses Universitaires de Rennes, 2009.
  • Amartya Sen, Identity and Violence. The Illusion of Destiny, New York, W. W. Norton & Company, 2006 ; Identité et violence, tr. fr Sylvie Kleiman-Lafon, Paris, Odile Jacob, 2007.

21 août 2014 / C. Mandal

Not fair to be black at bollywood

Ne souhaiteriez-vous pas voir porté sur grand écran une histoire d’amour – torride et romantique – entre un beau black et une jeune indienne digne d’être l’effigie des crèmes blanchissantes de l’Oréal ? Une histoire à la fois légère, mais briseuse de tabous, comme celle mise en scène par Mira Nair dans Mississippi Masala (1992) ? Mais cette fois, on aimerait que cela se passe à Delhi, Bombay ou Bangalore et non pas dans un des ex-États sessionistes du Sud des États-Unis. On aimerait que l’héroïne soit Singh, Sen ou Sharma et qu’elle ait grandi en Inde, et non pas en Ouganda, que son père n’ait pas de meilleur ami noir, mais qu’au contraire, que sa famille nourrisse, comme un nombre substantiel de leurs compatriotes, un racisme anti-noir profondément ancré, latent ou explicite.

Quand on connaît le succès en Inde des crèmes blanchissantes, pour les femmes, comme pour les hommes, une des raisons d’être de ce racisme s’impose d’office : la couleur. Plus c’est foncé, plus c’est mauvais. Sur ce même paradigme d’ailleurs, se placent le racisme des Indiens du Nord vis-à-vis des Indiens du Sud et de l’Indien lambda vis-à-vis de ses compatriotes « tribaux » (appelés aussi « adivasi », les « premiers résidents »), ces derniers étant souvent plus foncés de peau et présentant, de façon plus ou moins prominente, des traits qu’on pourrait qualifier de « négroïdes ».

Du coup, il va de soit que ce trait de société (qui n’est d’ailleurs pas propre uniquement à la société indienne) infuse, dans de plus ou moins grandes proportions, le cinéma hindi.

J’ai vaguement en tête quelques figures clownesques dans des films des années 80-90, sans pouvoir pour autant pointer du doigt un film ou une scène en particulier. Ces figures apparaissent principalement dans les chansons où les danseurs entourant l’héroïne sont parfois peinturlurés en noir et attifés comme des « sauvages » (pagne, plumes etc.), figures primitives du l’Africain ou de l’Adivasi, amenant à la fois de l’exotisme et une certaine tension sexuelle. Le noir a toujours été, dans l’imaginaire populaire, doué d’une force sexuelle extraordinaire (cf. Peau noire, masques blancs, par le psychiatre martiniquais Frantz Fanon, publié au Seuil en 1952). Ainsi, dans le récit-cadre des Milles et une nuits, il n’est pas anodin que l’épouse du sultan se soit envoyée en l’aire avec un esclave noir, décrit comme fort bien bâti (qui, de plus, si mes souvenirs sont bons, l’a prise par derrière). Ce sont ces fantasmes sexuels ancestraux (refoulés) qu’on retrouve dans les films populaires hindi. Comment expliquer autrement ces scènes où l’héroïne se trémousse entourée d’hommes noirs au sourire guoguenard, version hybride du barbare et du bon sauvage (dont la présence n’est absolument pas justifiée par la narration) ?

Mais cela ne constitue pas l’objet principal de notre propos. Il s’agit là d’une représentation – probablement non explicitement voulue – des pulsions refoulées d’un sub-conscient collectif, chose qui n’est pas rare dans les formes d’art populaire.

Je suis par contre bien plus dérangée quand ce fond raciste s’exprime – involontairement sans doute – dans des films qui prétendent voler un peu plus haut que la plétore de productions commerciales qui, elles, ne visent qu’à une chose : le divertissement pur des masses, pour un profit maximal, même si ça veut dire les abêtir outrageusement.

J’ai été frappée par deux films en particulier : Fashion de Madhur Bhandarkar (2008) et le tout récent Queen (2014) qui a récolté, à juste titre, pas mal de lauriers.

Fashion est l’histoire de l’ascension et de la chute d’un top model. Meghna est une jeune provinciale, débarquée à Bombay dans l’idée de faire carrière comme mannequin. On la voit petit à petit faire sa place dans le milieu impitoyable de le mode, décroché son premier contrat, pour devenir enfin un jour la star du défilé. On la voit avoir un petit copain, lui aussi aspirant top model, puis on la voit devenir la maîtresse du directeur de l’agence, jusqu’à ce qu’elle atteigne le sommet et prenne la place du top model vedette (joué par Kangana Ranaut, époustouflante) que les déboires avec la drogue et l’alcool ont fait déchoir. Puis, commence la chute infernale (rendue inévitable par le chemin emprunté pour parvenir au sommet : compromis moraux, perte de l’innocence), jusqu’à ce que Meghna réalise qu’elle a touché le fond. Or, cette réalisation se fait de façon assez scandaleuse. Cette dernière est en boîte de nuit, soûlée à l’alcool et au LSD et se réveille, le lendemain, dans une chambre d’hôtel, dans le lit d’un inconnu NOIR. Et comme, c’est LE noir, on ne voit pas bien son visage, il ne s’exprime pas, il n’est doué d’aucune individualité. Il est – pour pousser le bouchon un peu loin – le mal absolu. Et là, BANG ! Meghna réalise qu’elle est vraiment tombée bien bas et qu’il va falloir qu’elle se reprenne en main, parce qu’après tout, coucher régulièrement avec un homme marié pour avancer dans sa carrière, avorter de l’enfant qu’on attend de lui, c’est OK, mais coucher avec un inconnu noir, ça, ce n’est pas OK.

Queen – qui, au passage, sans être un chef d’oeuvre, est un très bon film, décrivant avec humour et tendresse comment une jeune fille de classe moyenne, soumise à son père, soumise à son fiancé, apprend à voler de ses propres ailes et à être, seule, l’instrument de son bonheur – n’est pas aussi scandaleux dans sa représentation de l’homme « noir ». Queen pèche par omission.

Queen, de Vikas Bahl (2014)

Rani (Queen), qui s’est faite plaquer la veille de ses noces, décide de partir malgré tout en lune de miel. La voilà donc, d’habitude toujours chaperonnée par son petit frère, qui s’envole seule pour Paris et Amsterdam. À Amsterdam, elle loge dans une auberge de jeunesse et se retrouve à partager sa chambre avec trois compères très sympathiques : un russe buveur de bière et un peu artiste, un japonais orphelin rescapé du tsunami et un français noir, chanteur de rue. Les trois compères et la damoizelle un peu en détresse deviennent très vite inséparables. Rani entretient avec le Japonais une relation affectueuse et protectrice de grande sœur ; elle a avec le russe une relation plus ambigüe et on se dit qu’il pourrait y avoir un Queen II qui raconterait leur histoire d’amour ; avec le Français, elle n’a pas de relation. Elle n’a pas une seule scène en tête-à-tête avec celui-ci, à par la courte scène initiale où elle dort dans le couloir (parce que partager une chambre avec des garçons est, à ce stade-là de sa métamorphose, encore impensable) et est réveillée par une grande forme noire effrayante, le Français. Dans une scène assez comique, Rani se met à hurler pour ensuite être rassurée par l’arrivée des deux autres (blancs et rassurants). Elle a, par contraste, de nombreuses scènes, dont plusieurs scènes de confidence, où elle est seule avec le Russe ou le Japonais. Le noir, lui, ne semble être là que pour l’équilibre ternaire et pour apporter une touche multicolore et multiculturelle, mais sa place reste dans le décor, comme si la pureté virginale de Rani pourrait être ternie à son contact.

Le cinéma hindi est, avec la télévision, un des médias ayant la plus grande portée et aussi la plus grande influence (même si le débat de la poule et de l’oeuf reste fondé : les mentalités sont-elles pétries par les médias ou les médias ne font-ils que reflèter les mentalités?). Il est donc de sa responsabilité – c’est ce que je crois – de lutter contre les idées préconçues, surtout quand elles sont dangeureuses. Il y a eu ces dernières années plusieurs faits-divers d’étudiants noirs tabassés. Et si les mentalités changent à l’égard des noirs, c’est faire d’une pierre deux coups (et même plus), parce que cela voudra dire qu’elles auront aussi changées à l’égard des populations tribales, à l’égard des Indiens du Sud, à l’égard des jeunes filles à marier jugée un peu foncées etc.

Or, le gouvernement actuel va complétement à contre-courant d’une acceptation de l’Autre, de sa différence. Pour preuve, l’anecdote suivante :

“Once Dr Radhakrishnan went for a dinner. There was a Briton at the event who said, ‘We are very dear to god’. Radhakrishnan laughed and told the gathering, “Friends, one day god felt like making rotis. When he was cooking them, the first one was cooked less and the English were born. The second one stayed longer on the fire and the Negroes were born. Alert after his first two mistakes, when god went on to cook the third roti, it came out just right and as a result Indians were born.”

Cette historiette est tirée d’un bouquin de Dinanath Batra, l’historien qui a mené la cabale contre la chercheuse américaine, Wendy Doniger. Ses bouquins ont été traduits en gujarati pour être introduits dans les écoles, collèges et lycées du Gujarat…

14 octobre 2013 / C. Mandal

JODHA AKBAR : série télévisée vs. film

Il y a quelques jours, je suis tombée par hasard sur la série Jodha-Akbar diffusée par la chaîne satellite Zee TV. Piquée au vif, j’ai regardé le lendemain et le surlendemain les deux épisodes suivants, relatant les adieux (vidâî) de Jodha à sa famille après les épousailles, le voyage jusqu’à Agra, ses premiers jours au fort et ses démêlés avec les autres épouses et concubines.

Ces quelques épisodes ont suffit à me faire instantanément changer d’avis sur le film portant le même titre et réalisé par Ashutosh Gowariker. J’avais vu Jodha-Akbar à sa sortie en 2007 et avais eu vite fait de m’en faire une opinion négative pour son côté mièvre et filmi (j’ai un particulièrement mauvais souvenir du duel au sabre entre Hrithik Roshan et Ashwariya Rai).
Le film comme la série visent un large public et l’objectif ultime reste le divertissement plus que la fidélité historique (bien que cet objectif soit moins outrancièrement assumé par Gowariker). Dans les deux cas, un épisode de la grande Histoire est repris sous une forme hyper-romancée, à savoir l’union purement politique entre l’empereur moghol Akbar et la princesse rajput Hira Kunwari, qui donnera naissance au futur empereur, Jahangir.

C’est dans leur travail de fictionnalisation de cet épisode et en particulier dans le traitement de la figure d’Akbar que film et la série s’opposent diamétralement.

Ce qui chez Gowariker m’était initialement apparu comme un message de tolérance religieuse un peu niant-niant, me revenait maintenant à l’esprit comme une initiative louable. Akbar y était dépeint, après tout, comme un monarque spirituel (accent mis sur ses pratiques soufies via la chanson Khwaja, Mere Khwaja), respectueux des autres religions (en particulier des croyances et rituels hindous incarnés par Jodha) et dévoué à son peuple (cf ses expéditions nocturnes pour s’enquérir incognito du bien-être de ses sujets).

À l’inverse, Akbar sur le petit écran est montré comme une machine à tuer (âgé de 15 à peine, il décapite de sans froid ses ennemis sur le champ de bataille), un monarque arrogant (qui ne supporte pas d’être contredit) et un véritable prédateur sexuel. Chacun des épisodes que j’ai vu contient au moins une scène où Jodha est assaillie par l’empereur. Celle-ci lui résiste, attisant ainsi à la fois son désire et sa colère. Les auteurs de la série ont certainement très vite perçu toutes les possibilités fictionnelles qu’offrait cette relation entre Akbar, le souverain musulman, et Jodha, la princesse hindoue. Voilà du pain béni, se sont-ils sûrement dit : on va pouvoir porter sur le petit écran des scènes d’une haute tension sexuelle à un horaire familiale (20 h), sans choquer les pandits du puritanisme. Or le sexe (ou ses substituts) et la violence et le voyeurisme qu’ils provoquent ont toujours été un bon moyen de scotcher les gens devant leur poste. Probablement que les intentions des auteurs étaient purement pécuniaires et qu’il n’y avait derrière la conception de la série aucune réflexion d’ordre culturel et moral, néanmoins, et c’est malheureux, le schéma qui ressort de la série est le suivant : mâle – musulman – lascif – agressif vs. femelle – hindoue – chaste – sans défenses. Et c’est ce schéma que des centaines de milliers de spectateurs impriment ou consolident dans leur esprit…

Jodha Akbar, d’Ashutosh Gowariker (2007)

20 septembre 2012 / C. Mandal

La Russie de Tolstoï, l’Inde d’aujourd’hui

Durant la lecture d’Anna Karénine de Tolstoï, qui se déroule dans une Russie qui m’est spatialement et temporellement tout à fait étrangère, je me suis trouvée à plusieurs reprises à m’égarer dans des divagations qui m’emmenaient en des lieux parfaitement familiers et très loins en espace et en temps de l’univers de la Karénine. La Russie de Tolstoï, cette Russie de la fin du XIXe, ne cessait de me rappeler l’Inde d’aujourd’hui.

Pour preuve, quelques extraits :

Ces mêmes hommes avec lesquels il s’était querellé, et auxquels, si leur intention n’était pas de le tromper, il avait fait injure, le saluaient maintenant  gaiement au passage, sans rancune, et aussi sans remords.

Partie III, chaptre 12

Lévine, propriétaire terrien progressiste, a manqué de se faire flouer pas ses paysans sur le partage de la récolte. Connaisseur et alerte, il devine la chose et exige compensation. Cet épisode de dissention est suivi d’une véritable scène de communion où Lévine se dorant au soleil se voit faire la causette par l’aîné des paysans, tandis que tous deux admirent la richesse nourricière de la terre et la belle besogne qui vient d’être faite. Le paysan, pour qui il est tout à fait naturel d’essayer de râcler autant qu’il peut, d’arrondir autant que possible sa part minime, et qui trouve tout aussi naturel que celui qu’il cherche à léser tente de l’en empêcher, n’éprouve après son échec, ni remord, ni rancune. C’est là une attitude que j’ai rencontrée mainte fois ici en Inde, particulièrement chez les petits commerçants dans les zones touristiques. Alors que le client qui vient d’éviter « l’harnaque » est souvent gonflé de colère (rancune) et de fierté, le vendeur quant lui prend d’habitude la chose avec beaucoup de bonhommie…

Dans l’extrait suivant, le frère de Lévine se meurt dans un hôtel quelconque de province et celui-ci se rend avec sa jeune épouse à son chevet :

L’hôtel de province où se mourait Nicolas Levine était un de ces établissements de construction récente, ayant la prétention d’offrir à un public peu habitué à ces raffinements modernes la propreté, le confort et l’élégance, mais que ce même public avait vite transformé en un cabaret mal tenu. Tout y produisit à Levine un effet pénible : le soldat en uniforme sordide servant de suisse et fumant une cigarette dans le vestibule, l’escalier de fonte, sombre et triste, le garçon en habit noir couvert de taches, la table d’hôte ornée de son affreux bouquet de fleurs en cire, grises de poussière, l’état général de désordre et de malpropreté, et jusqu’à une activité pleine de suffisance, qui lui parut tenir du ton à la mode introduit par les chemins de fer (…).
Les meilleures chambres se trouvèrent occupées. On leur offrit une chambre malpropre en leur en promettant une autre pour le soir. Levine y conduisit sa femme, vexé de voir ses prévisions si vite réalisées (…).

Partie V, chapitre 17

Qui n’a pas connu durant ses séjours en Inde le faux confort de ces hôtels ni vraiment bon marché, ni vraiment chers, équipés de l’air climatisé, d’une télévision câblée et d’un service de chambre plus au moins aux petits soins, mais d’une crasse repoussante, certaines parties de l’hôtel ne semblant jamais avoir été vraiment achevées, la poussière perpétuelle et le manque d’entretien donnant à tout bâtiment même « neuf » un air délabré ?

Le dernier extrait précède de peu la fin tragique de l’héroïne :

Elle suivit la foule en arrivant à la station, cherchant à éviter le grossier contact de ce monde bruyant, et s’attardant sur le quai pour se demander ce qu’elle allait faire. Tout lui paraissait maintenant d’une exécution difficile ; poussée, heurtée, curieusement observée, elle ne savait où se réfugier.
(…)
« Où fuir, mon Dieu ! » se dit-elle en se voyant examinée par des personnes que sa toilette et sa beauté intriguaient. Le chef de gare lui demanda si elle n’attendait pas le train ; un petit marchand de kvas ne la quittait pas des yeux. Arrivée à l’extrémité du quai, elle s’arrêta ; des dames et des enfants y causaient en riant avec un monsieur en lunettes, qu’elles étaient probablement venues chercher ; elles aussi se turent et se retournèrent pour regarder passer Anna.

Partie VII, chaptre 31

Anna se démarque de la foule et devient objet d’une attention curieuse et parfois encombrante par sa « toilette » et sa « beauté ». Remplacez celles-ci par un accoutrement étranger et une couleur de peau détonnante, l’égarement psychologique provoqué par une passion amoureuse qui ne débouche sur rien, par l’érintement et l’ahurissement du dépaysement, et le résultat sera le même…

Frappante aussi est l’omni-présence du chemin de fer dans le roman, acteur socio-économique qui boulverse lentement mais sûrement la Russie traditionnelle tsariste en l’emmenant sur les voies de la modernité, lieu de refuge, de rencontre et de rélféxion pendant les longs trajets auxquels se soumettent les personnages de cet immense territoire, mais aussi agent actif malgré lui de la fin tragique de l’héroïne. Ici aussi, le train est régulièrement le théâtre de catastrophes, ici aussi, le train est un lieu où toutes les classes sociales se mélangent, ici aussi la poussière recouvre tout et rend tout voyage relativement éprouvant, ici aussi, le train frappe par son omni-présence.

***

20 avril 2012 / khafadja

Joshim, travailleur bangladais. Une scène de la vie dans le Golfe.

Le contexte :

À Oman comme dans tout le Golfe, les travailleurs migrants sont sous la « responsabilité » d’un « sponsor » omanais, appelé « kafil » en arabe. Il s’agit d’un individu omanais qui les fait venir et se charge des démarches administratives contre une somme d’argent importante (bien souvent les candidats à l’émigration doivent vendre leurs terres ou emprunter pour s’acquitter de cette somme). À l’arrivée des travailleurs sur le territoire omanais, le « sponsor » confisque les passeports, ce qui rend impossible un retour au pays sans son autorisation. Très souvent, il prélève une petite somme sur le salaire chaque mois (généralement 10 rials, c’est-à-dire 20 euros, sur un salaire mensuel qui varie entre 65 et 120 rials selon les travailleurs, ce qui constitue un pourcentage important). Pour échapper à ce racket systématique, beaucoup de travailleurs prennent la fuite (ils quittent leur sponsor) et cherchent du travail au noir. Ils tombent automatiquement dans l’illégalité. Le sponsor en effet les déclare alors à la police qui se met à les traquer. Leur nom et leur photo sont diffusés dans les journaux qui ont une rubrique spéciale à cet effet. Il existe même des agences qui se chargent de la rédaction de ce type d’annonces. Quand ils sont repérés par les autorités, les “fuyards” sont arrêtés, jetés en prison (ou plutôt dans un « centre de détention ») où ils passent de un à plusieurs mois avant d’être expulsés. Tout cela est légal. C’est la loi omanaise et le système de la « kafala » est en vigueur dans tout le Golfe.

Voilà maintenant l’histoire de mon ami Joshim :

Jeune homme de 22 ans, à Oman depuis environ trois années, il travaillait dans une cafétéria en face de mon bureau comme livreur à domicile de snacks et de sandwichs, sans voiture. Il faisait tout à pied (sous le soleil du Golfe, c’est-à-dire d’un des déserts les plus arides et les plus chauds au monde), dans les conditions suivantes: 15 heures de service par jours en deux shifts: de 7h00 à 14h00 et de 17h00 à 1h00. Jour de congé: le vendredi matin. Vacances: aucune. Une journée de 15 heures pour l’équivalent de 8 euros. Cela fait à peine 60 centimes de l’heure dans des conditions inhumaines mais malheureusement tout- à -fait banales ici.

Pour livrer ses snacks sur le site du ministère de l’éducation, il y a deux chemins: soit un grand détour (sous le soleil), soit un raccourci, par le centre franco-omanais où je travaille (mais pour cela, il faut que j’ouvre un portail fermé à clef). Un jour, je l’ai vu essayer de passer par le centre. Je ne le connaissais pas. Je suis donc allé voir ce qu’il se passait. Il m’a expliqué la situation et nous nous sommes mis d’accord pour laisser le portail ouvert. Il s’est donc mis à passer par mon bureau tous les jours et à me saluer, ponctuant ainsi mes matinées de travail. Avec le temps, nous avons fini par devenir amis.

Après quelques semaines, il est venu me demander de lui donner des cours d’anglais. J’étais étonné que quelqu’un qui travaille 15 heures par jour veuille apprendre l’anglais après sa journée. Mais devant un tel zèle et une telle motivation, j’ai accepté. Il venait donc tous les jours après minuit (entre minuit et 1 heure) pour faire un quart d’heure d’anglais avant de partir se reposer, me laissant chaque soir plus admiratif.

Quelques semaines ont ainsi passé pendant lesquelles, il me faisait parfois part de ses rapports tendus avec son employeur indien, notamment à cause de son salaire systématiquement versé en retard. Je ne pouvais rien y faire et me contentais d’écouter jusqu’à ce qu’il m’annonce son intention de quitter son travail et de chercher un autre emploi. Sa recherche a duré une dizaine de jours pendant lesquels il venait de plus en plus souvent me rendre visite, ayant plus de temps libre et donc plus de temps pour apprendre l’anglais. Joshim en avait presque trouvé un et aurait poursuivi sa vie de labeur, si….

Son employeur, le gérant de la cafétéria n’avait pas refusé de lui verser le mois et demi de salaire qui lui était encore dû. Après presque quinze jours de négociation, Joshim m’a fait part de son inquiétude de n’être pas payé et finalement m’a demandé de parler avec ce fameux patron. Je savais ne pas pouvoir le contraindre et n’étais guère enthousiaste à l’idée d’intervenir, mais me suis dit qu’entre gentlemen, on pouvait s’entendre. Et puis, accéder à la requête d’un ami – et qui plus est d’un ami qui est dans son bon droit – ne me paraissait pas totalement déraisonnable.

Un soir, j’ai apperçu ce gérant à la porte du portail du centre où je travaille. Je suis allé le saluer et l’ai invité dans mon bureau (invitation qu’il s’est bien gardé d’accepter). Après les formalités d’usage, j’ai essayé de glisser un mot sur la situation de mon ami. Je n’aurais jamais du me mêler de tout cela, mais cette injustice m’affectait particulièrement. Le patron, quand il a entendu le nom de Joshim s’est mis très en colère et m’a ordonné de rester hors de tout cela. Il a élevé la voix et hurlé qu’il allait appeler la police. La situation était particulièrement absurde. Je n’avais rien à me reprocher puisque je n’avais pas élevé le ton et que j’avais des témoins).

Entre temps, Joshim est arrivé, ce qui a compliqué les choses. Le patron était comme en furie. Il a amené sa voiture et nous a menacé d’aller porter plainte à la police. Sûr de mon bon droit, je ne m’y suis pas opposé, suis monté, suivi de Joshim. Nous sommes donc tous allés au commissariat.

Les officiers de police ont commencé par nous demander de quoi il s’agissait et ont commencé à rire aux éclats quand ils ont compris que celui-là même qui avait élevé la voix voulait porter plainte contre moi. Tout allait se résorber quand on est passé au contrôle d’identité – un contrôle de routine assez logique dans ces circonstances. Le patron et moi avons soumis nos cartes de résident et Joshim, quant à lui, a annoncé qu’il n’avait pas de documents. J’ai cru qu’il les avait oublié quelque part, peut-être chez son père qui est ouvrier agricole dans la région… Mais non. Joshim avait omis de m’informer qu’il avait fui son sponsor et qu’il était donc déclaré.

Tout a été très vite: arrêté très brutalement, sous mes yeux, il a été immédiatement jeté en prison. Je suis resté au commissariat jusqu’à quatre heures du matin pour essayer de négocier une solution. En vain. Le patron, lui est ressorti libre. Il connaissait la situation de Joshim et s’en est débarrasé en le livrant aux autorités. Joshim, il faut le dire a été particulièrement naïf et inconscient de monter dans la voiture et de se rendre au commissariat sans m’informer de son statut de clandestin.

Les prochaines étapes telles qu’elles m’ont été décrites par l’officier de police sont simples: un mois au moins (en fait, personne ne sait me dire combien de temps va durer la détention) dans les geôles omanaises. Puis, retour au pays.

Dans son village au pays, toute une famille dépend de son salaire. Ils avaient récemment marié une de leur fille grâce à ses revenus et Joshim rêvait de construire une petite maison, ce qui signifiait pour lui encore des années de travail dans des conditions d’esclavage.

Son père, que j’ai contacté, m’a rendu visite et s’est effondré – en larmes – dans mes bras. Cet homme de presque cinquante ans a pleuré pendant plus d’une demie heure. Sa mère est morte d’inquiétude et ne se nourrit plus. Voilà où nous en sommes. Joshim est en prison depuis maintenant plus d’un mois. Et nous ne savons toujours pas quand il sera expulsé. Après son expulsion, nous ne savons pas comment sa famille va survivre et comment il va rebondir (en sachant que son salaire au Bangladesh sera beaucoup moins élevé que ce qu’il touchait dans le Golfe – ce qui était déjà très peu). A Oman, il travaillait dans des conditions d’esclavage pour un salaire dérisoire, mais enfin… il travaillait et faisait vivre les siens.

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